Point Zéro
Chapitre 21
1er mars 2018 – 08 h 25 UTC
Les photos étaient éparpillées sur le plateau en chêne ancien du Resolute Desk, le célèbre bureau offert en 1880 par la reine Victoria au président Rutherford B. Hayes. Plusieurs d’entre elles représentaient, sous des grossissements variés, un énorme hydravion blanc en train de voler à basse altitude au–dessus de l’océan.
D’autres clichés pris sous un angle plus large embrassaient la bande côtière de quelques kilomètres située à la base du cap Norvegia. Nul besoin d’être glaciologue pour voir la différence par rapport aux vues précédentes qui dataient d’une vingtaine d’heures : la plage caillouteuse et son énigmatique structure allongée avaient totalement disparu, remplacées par une étendue blanche uniforme où aucun détail n’était plus visible. À quelques centaines de mètres au large de cette nouvelle banquise se trouvait l’épave d’un navire en partie recouvert par les flots et présentant une forte gîte ; quelques panaches de fumée s’échappaient des écoutilles de la partie émergée, suggérant que l’incendie à l’intérieur n’était pas encore tout à fait éteint. La résolution du satellite était suffisante pour montrer plusieurs silhouettes humaines immobiles, étendues sur le pont avant ; aucun signe d’un quelconque survivant, ni sur le bâtiment ni à terre.
Les dernières photographies révélaient un secteur maritime situé quelques degrés plus à l’est, à environ trois cents milles au large de la côte de la Princesse-Martha. Sans prendre la peine de commenter ce qui s’y trouvait, le président des États–Unis les éparpilla d’un geste furieux.
« Excusez-moi, amiral, fit–il d’une voix agacée. Je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu. Vous venez de me dire que nous n’avons aucun moyen de projection rapide dans l’Atlantique Sud ? »
L’amiral Percival T. Markab III, chef du comité d’état–major interarmes, haussa imperceptiblement le sourcil.
« Avec tout mon respect, Monsieur le Président, répondit–il sur un ton neutre, c’est vous qui fixez les priorités. Et que je sache, ni les îles Falkland ni la Terre Adélie ne font partie de votre nouvel axe du mal. »
Pris de court, le président le considéra pendant une seconde avec des yeux ronds, puis il éclata de rire.
Les deux hommes s’entendaient bien. Pour l’amiral Markab, le nouvel occupant de la Maison-Blanche était loin de l’image relayée en boucle par les médias, celle d’un fantoche propulsé par quelque caprice de l’Histoire dans un fauteuil trop grand pour lui. L’homme était prudent, déterminé, opiniâtre et – qualité rare pour un président – il savait écouter. Il n’aurait jamais le charisme de son prédécesseur, mais, pour quelqu’un qui avait eu aussi peu de temps pour apprendre le job, il se débrouillait plutôt bien.
« Acceptez mes excuses, amiral. Je vous fais tirer du lit à trois heures du matin et, sans même vous offrir un café ou vous dire de quoi il retourne, je vous bombarde de questions foireuses… Vous devez vous demander pourquoi nous ne pouvions pas régler ça par téléphone, n’est–ce pas ?
— Eh bien, à vrai dire…
— Ne vous fatiguez pas, vous avez raison. Je vais éclairer tout de suite votre lanterne. Mais avant ça, renseignez-moi. Sur nos quatorze groupes aéronavals, combien sont à la mer en ce moment ? Cinq ? Six ?
— Six, Monsieur le Président, confirma l’amiral.
— Et aucun dans l’hémisphère Sud ?
— Bien sûr que si. Mais aucun à moins de sept jours du secteur qui nous intéresse. L’USS George Washington est actuellement en mer du Japon, histoire de calmer le jeu suite aux énièmes revendications des Chinois sur les îles Senkaku. Quant au groupe du Gerald Ford, il relâche en ce moment en face de notre base de Diego Garcia dans l’océan Indien. Dans les deux cas, c’est à près de six milles nautiques de la péninsule Antarctique. Et d’autre part…
— Oui ?
— D’autre part, si vous avez tenu à ce que nous nous rencontrions en tête à tête, c’est – du moins je le présume – qu’il s’agit d’un sujet qui requiert une certaine… discrétion. Ai-je raison ?
— Vous présumez bien, amiral. On ne pourra pas garder le secret indéfiniment, mais dans un premier temps j’aimerais bien que le Washington Post ne soit pas sur place avant nous…