Point Zéro
16 h 38 UTC
— C’est ça, gloussa la vieille dame. Il disait que c’était tellement gros que personne n’y penserait. Et il avait raison, ça a très bien marché…
— Quand est–il… euh… ? demanda Kjölsrud.
— Il y a dix–huit ans, dit Angelina Pazzi. Dans son sommeil, sans souffrir. Il rêvait de voir l’an 2000, et il y est presque arrivé. Il est parti en décembre 1999, quelques jours avant la grande tempête. »
Kjölsrud s’éclaircit la voix, hésita un instant, puis reprit : « Vous savez pourquoi nous sommes là, madame. Je suis… Nous sommes persuadés que les travaux de votre mari pourraient être… hautement profitables. Pas à la firme que je dirige, bien sûr, à toute l’Humanité. Est–ce qu’à un moment ou à un autre il vous a confié un document, ou peut–être donné un indice sur… euh… ? »
La vieille dame le regarda en face, avec une soudaine expression de tristesse sur le visage : « Ses papiers ? Dans la mallette ? Croyez bien que je vous suis très reconnaissante de ne pas avoir commencé par ça et d’avoir gentiment écouté mes histoires de vieille femme. Je voudrais bien vous faire plaisir, monsieur. Mais désolée, je ne peux pas…
— Mais pourquoi ? implora Kjölsrud.
— Parce que j’ai fait comme il m’avait demandé. J’ai tout brûlé. Le lendemain de sa mort. »
16 h 38 UTC
Ce qui arriva ensuite, aucun d’eux n’aurait pu le prévoir. Dans les jours qui suivraient, Caleb et ses compagnons se repasseraient maintes fois le film de cet après–midi hors du temps, sans vraiment comprendre comment les événements avaient bien pu s’enchaîner. Simple hasard – ou coup de pouce du destin ? Ils ne le sauraient sans doute jamais.
Après que l’ultime espoir de récupérer les écrits d’Ettore Majorana se fut évanoui à jamais, la logique aurait été qu’ils soient extrêmement déçus ; surtout Sanjiv, et encore plus Kendall Kjölsrud. La même logique aurait voulu qu’ils remercient leur hôtesse et prennent congé, avant de se séparer et de reprendre le fil de leurs existences.
Et pourtant, rien de tout cela ne se passa.
Était-ce l’effet quasi hypnotique de cette étrange mélodie qui continuait à leur parvenir de la maison, et dont les lentes itérations jamais tout à fait identiques incitaient au lâcher-prise et à la rêverie ? Ou de la petite brise qui s’était mise à agiter les frondaisons au–dessus d’eux tout en dispensant une délicieuse fraîcheur ? Ou peut–être encore du contraste éclatant, pour ces voyageurs fatigués, entre ce havre de tranquillité et les lieux hostiles qu’ils avaient visités ? Toujours est–il qu’aucun d’entre eux n’avait eu envie de se lever et de regagner la rue écrasée de soleil, pour aller ensuite s’entasser dans la vieille limousine cabossée et malodorante de Giorgino Borghese. Même Kjölsrud paraissait curieusement apaisé et serein, comme s’il s’était préparé de longue date à rentrer bredouille et que l’échec de leur dernière tentative ne le surprenait en rien. Ou, plus étrange encore, comme s’il s’en foutait.
De son côté, Angelina Pazzi n’avait manifesté aucune intention de les pousser vers la porte. Bien au contraire, la vieille dame qui ne devait pas recevoir beaucoup de visites semblait enchantée de cette compagnie inattendue. Dès qu’elle eut compris que ses hôtes étaient encore là pour quelque temps, elle se précipita vers sa cuisine aussi vite que le lui permettait son grand âge. En un tournemain le café fut prêt, accompagné d’une quantité impressionnante de pâtisseries siciliennes apparues comme par magie : pignoli à l’orgeat ou au citron et cannolu traditionnels à la ricotta de brebis firent les délices de tous, de même que les fameux ossa di mortu, un nom macabre pour de succulentes meringues aux amandes entières parfumées à l’anis. Comme les autres, Kendall Kjölsrud y alla de son compliment : « Vraiment fameux, dit–il la bouche pleine en savourant un cannolo. Savez–vous que c’était le dessert favori de Lucky Luciano ? » À ce moment, il croisa le regard ironique de Caleb et s’empressa d’ajouter : «… Enfin, c’est ce que j’ai entendu dire, bien sûr. »
La jeune fille – elle s’appelait Paola – avait délaissé sa harpe le temps d’aider au service puis, toujours silencieuse, avait regagné la maison pour se remettre à jouer.
« Pauvre petite, murmura la vieille dame une fois qu’elle fut repartie. C’est la plus jeune de mes petits-enfants. J’espère que sa musique ne vous dérange pas. Pour ma part, je ne l’entends même plus, depuis le temps…
— Au contraire, assura Gretchen Vogt, elle joue à merveille. C’est vous qui… euh, qui vous occupez d’elle ? »
Angelina Pazzi rit doucement. « C’est plutôt elle qui s’occupe de moi, fit–elle. Mais je vois ce que vous voulez dire. Elle n’a pas toujours été comme ça : quand elle était enfant, elle était juste un peu… sauvage. Mais quand son grand–père est mort – elle l’adorait, vous savez –, elle a cessé de parler, du jour au lendemain. C’est comme si elle s’était retirée du monde, vous voyez ?
— Et aucun traitement n’a marché ? s’étonna Viktor Bernstein.
— Mon fils a vu les meilleurs psychiatres d’Italie. Mais, pour eux, la seule solution était de la mettre dans un de leurs instituts… Ma petite Paola, avec lesmbicilli, vous imaginez ça ? Alors, j’ai décidé de la prendre avec moi. Elle adore cette maison, depuis qu'elle y vit elle n’a plus ces affreuses crises. Et puis elle me donne un coup de main… Il m’arrive d’être un peu fatiguée, de temps en temps… La seule chose qui me fait peur, c’est…
— Oui ? demanda Caleb.
— C’est lorsque je ne serai plus là, acheva–t–elle en hochant tristement la tête. Je me demande ce qu'elle deviendra…»
La conversation dériva ensuite vers des sujets plus gais. La vieille dame connaissait l’histoire de la Sicile sur le bout des doigts et débordait d’anecdotes sur des sujets aussi variés que la gastronomie, l’architecture ou les assassinats célèbres. À son tour, Caleb amusa l’assemblée avec quelques horribles récits de vendetta écossaise, puis One-Shot disserta amoureusement sur les avantages du lupo, le fameux fusil à crosse et canon sciés, pour dégommer le maximum d’adversaires en un seul tir. Joshua fit quelques remarques philologiques de haute volée sur l’évolution comparée des langues corse et sicilienne, mais Gretchen suscita davantage d’intérêt en expliquant comment on pouvait fabriquer des explosifs simples avec les mêmes ingrédients qui avaient servi à préparer les pâtisseries. Décidément très intrigué par la mélodie qui continuait inlassablement, Sanjiv s’était éclipsé pour aller l’écouter dans la maison.
Puis Angelina Pazzi raconta sa vie. Elle avait eu une existence bien remplie, avec son lot de joies et de peines. Née dans une famille de la petite bourgeoisie, elle avait eu la chance d’aller à l’école, ce qui à l’époque n’était pas encore courant pour les filles. À la fin de ses études, elle s’était mariée avec un ami d’enfance, quelques semaines seulement avant que Mussolini ne prenne la funeste décision d’entrer en guerre aux côtés de l’Allemagne. Son mari, un jeune capitaine d’artillerie de la garnison de Messine, avait été tué en août 1943 lors de la prise de la ville par les Alliés, pendant les dernières heures de la campagne de Sicile. Angelina se retrouvait veuve à vingt et un ans, sans enfant et dans un pays dévasté qui allait encore connaître deux années de guerre civile avant la fin des hostilités. Après être revenue vivre quelque temps chez ses parents, elle avait fait le choix, comme beaucoup d’italiens dans l’immédiat après-guerre, d’aller tenter sa chance aux États–Unis. C’est ainsi qu'elle avait débarqué à New York en avril 1946, avant d’aller s’installer chez des cousins arrivés à la génération précédente.
« Et vous avez trouvé du travail ? demanda Gretchen Vogt.
— Et comment ! s’esclaffa leur hôte. J’ai tout fait : baby-sitter, ouvrière dans le textile, petite main chez une modiste de la 14e rue… Même conductrice de corbillard, pendant quelques semaines ! »
De fil en aiguille, on en vint à discuter de cinéma. À la surprise générale, Angelina Pazzi semblait avoir une connaissance encyclopédique des films américains de l’âge d’or. Elle et Kjölsrud se mirent à échanger des anecdotes sur des acteurs ou des producteurs dont aucun des autres n’avait jamais entendu parler. Comme Caleb s’en étonnait, elle répondit : « Rien d’étonnant, mon garçon. J’ai aussi été actrice…
— Hein ?
— Enfin, n’exagérons rien, ajouta–t–elle avec un sourire modeste. Plutôt figurante dans de petits films, comme Flaxy Martin de Richard Bare en 1949, ou The Baron of Arizona, l’année suivante. Mais j’ai quand même eu un tout petit rôle dans Sunset Boulevard de Billy Wilder, en 1950. Et on me voit quelques secondes dans le final de Two tickets to Broadway, en 1951.
— Ça alors ! s’exclama Kjölsrud. C’est…
— Comment se fait–il que vous n’ayez pas percé ? s’étonna Gretchen Vogt en lui coupant la parole. Vous étiez pourtant très belle, à l’époque. Euh… enfin, je veux dire, vous êtes toujours…
— Ne vous fatiguez pas, ma chérie, s’amusa la vieille dame. C’est vrai que j’étais plutôt jolie, mais des filles comme moi, il y en avait treize à la douzaine. Et puis… comment dire ? Vous êtes bien jeune, je ne voudrais pas vous choquer, mais…
— Quoi donc ? »
Angelina Pazzi leva ses deux mains dans un geste fataliste, en même temps qu’un soupçon de rouge lui montait aux joues : « Il fallait coucher…» finit–elle par chuchoter comme une gamine qui se délecte en prononçant un gros mot.