Point Zéro
Chapitre 5
21 février 2018 – 10 h 15 UTC
Le cimetière de la station baleinière de Grytviken présente une particularité remarquable : celui d’être le plus isolé du monde.
Située en bord de mer, à quelque distance des installations portuaires désaffectées, la petite parcelle entourée de barrières blanchies à la chaux accueille une soixantaine de tombes modestes, anonymes pour beaucoup. Les hommes qui sont enterrés là, simples harponneurs ou ouvriers du port, racontent l’histoire âpre de la chasse à la baleine au début du vingtième siècle, époque où l’île constituait un havre réputé au cœur de l’Atlantique Sud. Marins disparus lors de naufrages – près du tiers des tombes sont vides –, victimes de la gangrène, du scorbut ou de bagarres au couteau, tous parlent d’un temps révolu : un temps où de longues années d’un travail harassant dans des conditions épouvantables ne trouvaient souvent que la mort pour seule récompense.
Si l’endroit constitue une étape obligée pour les circuits de croisière australe, ce n’est pas tant pour ces humbles témoins du passé que pour l’occupant le plus célèbre des lieux : le fameux explorateur Ernest Shackleton. C’est dans la rade de Grytviken où mouillait son navire, le Quest, que l’aventurier était en effet décédé subitement au début du mois de janvier 1922, alors qu’il s’apprêtait à lancer sa quatrième campagne d’exploration en Antarctique ; conformément aux volontés de sa femme, sa dépouille n’avait pas été rapatriée en Grande-Bretagne, mais inhumée avec simplicité dans cette terre désolée qu’il avait tant chérie.
Comme beaucoup de ses concitoyens, Caleb McKay avait passé son enfance à rêver aux exploits du capitaine de l’Endurance et ne voulait pas manquer l’occasion de lui rendre visite. Joshua et les deux autres s’étaient proposés pour aider au ramassage des caisses de matériel parachutées à leur arrivée, et le jeune homme n’avait rien à faire avant l’appareillage du Global Defender prévu dans l’après–midi. Un peu de marche ne lui ferait pas de mal, et il décida de profiter de ces quelques heures d’inaction. Il s’engagea sur le petit sentier côtier qui longeait la rade et eut tôt fait de dépasser les hangars en ruine qui marquaient l’extrémité orientale de l’agglomération. La piste serpentait ensuite à travers la lande littorale pour rejoindre le cimetière situé à quelques centaines de mètres sur une modeste éminence herbue. Le sol était accidenté, parsemé de grosses pierres, et l’exercice faisait du bien à sa cheville encore un peu raide.
À mi-chemin, il se retourna pour regarder derrière lui. Le panorama était magnifique. La vue embrassait toute la rade, un demi-cercle presque parfait au fond d’une baie encaissée, ainsi que l’ensemble des installations portuaires. Une succession de collines rocheuses entourait le site, le protégeant efficacement des vents furieux qui balayaient l’océan ; plus en arrière le relief s’élevait rapidement vers de hautes montagnes enneigées. Aucune activité visible dans les rues de Grytviken, et pour cause : depuis près d’un demi–siècle, la petite station baleinière était une ville fantôme. Fondée en 1904, le mouillage sûr qu’elle offrait ainsi que la possibilité de traiter les carcasses de baleines près des sites de chasse lui avaient valu un essor rapide ; quelques années plus tard, elle comptait plus de trois cents résidents permanents – ce qui en faisait le point de peuplement humain le plus isolé et le plus austral du monde. Son déclin avait commencé dans les années 1950 avec la raréfaction des populations de baleines, le renoncement d’un nombre croissant de pays à la chasse, et le développement de navires-usines permettant le traitement des carcasses sans nécessiter d’installations à terre. Après avoir perdu toute rentabilité, la station avait été fermée en 1966 et ses installations laissées à l’abandon. Ses derniers habitants permanents, une poignée d’écologistes militants ou d’écrivains en quête de solitude, avaient finalement quitté les lieux peu après 2000, rendant Grytviken au vent et aux embruns.
La couleur dominante de la bourgade était aujourd’hui celle de la rouille. La plupart des bâtiments – ateliers de dépeçage, unités de raffinage de l’huile de baleine, fumoirs à viande – avaient été construits en tôle et, après plusieurs décennies d’exposition au climat local, présentaient les signes d’une décrépitude avancée : ce n’étaient partout que charpentes effondrées, parois disjointes, toits percés de larges trous là où le métal pourri avait fini par céder. Les grandes citernes arrondies qui servaient autrefois à stocker les centaines de tonnes d’huile de baleine étaient dans le même état de délabrement. Plusieurs épaves de navires baleiniers, certaines partiellement immergées et d’autres encore miraculeusement à flot, demeuraient amarrées aux pontons branlants du port.