Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 316 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

5 mars 2018 – 15 h 25 UTC

Tu continues à l’écouter, pas vraiment intéressé. Un détail, pourtant, réussit à te tirer un sourire : « Un trognon de pomme ? ricanes-tu. Original. File-leur donc quelques dollars. On ne sait jamais, il en sortira peut–être quelque chose. »

Mais déjà tu penses à autre chose. Tu ramasses le journal que tu as acheté en même temps que tu payais le café. Comme tu t’y attendais, ta mort fait la une. Mais sur quatre colonnes seulement : tu es un peu déçu. Par curiosité, tu prends la peine de lire en détail l’article consacré à ta nécrologie. Tu t’en doutais plus ou moins, mais ce que le journaliste a écrit a le don de t’agacer.

« Nom de Dieu ! fais-tu en froissant rageusement le journal. Voilà tout ce que les gens vont retenir de moi ! Un vieux clochard avec des ongles de dix centimètres, qui trempe au milieu de ses déjections ! Des boîtes de Kleenex en guise de pantoufles ! Et qu’est–ce que c’est que cette histoire de capotes sur les poignées de porte ? »

Viktor te regarde en éclatant de rire. « Les capotes, c’est une idée à moi, dit–il. J’ai trouvé que ça cadrait très bien avec le personnage…»

Et comme tu ne partages pas vraiment son hilarité, il ajoute : « En tout cas, Howard, toi qui aimes tant le cinéma, tu devrais être ravi. Une histoire comme ça, je suis sûr qu’on en fera un jour un film ! »

 

5 mars 2018 – 15 h 25 UTC

 

Assis la tête au milieu des étoiles, un très vieil homme laissait vagabonder son esprit entre passé et avenir.

L’endroit où il se trouvait n’avait en soi rien d’extraordinaire : c’était le pont supérieur du Second Chance. Mais par une prouesse technologique sans précédent, les ingénieurs aéronautiques de la K2 en avaient fait un lieu unique, littéralement hors du monde. Sur près de trente mètres de long, le fuselage métallique avait été ôté et remplacé par une coque à transparence variable en composite de céramique ALON, bien plus légère et résistante que l’acier. Pour l’heure, la paroi était entièrement dépolarisée, et le matériau devenu transparent comme du cristal offrait une vue hallucinante sur l’immensité du ciel.

L’impression d’étrangeté était magnifiée par le silence absolu de l’endroit, résultat de l’action des absorbeurs dynamiques de bruit, et par son aménagement intérieur des plus particuliers. Tous les fauteuils et autres équipements avaient bien sûr été enlevés, rien ne devant entraver la vue. Sur les cent cinquante mètres carrés du compartiment, le sol était intégralement recouvert de gazon – non pas une vulgaire pelouse synthétique, mais un somptueux ray-grass anglais planté dans cinq centimètres de bonne terre du Dorset. L’ameublement se composait en tout et pour tout d’un guéridon en fonte vaguement Art Déco comme on en voit des milliers sur les terrasses des bistrots parisiens, d’un vieux fauteuil club tout effondré et d’une reproduction à l’identique de la Vénus de Milo – ou peut–être était-ce l’originale, après tout.

Pour un milliard et demi de dollars, le propriétaire des lieux s’était offert l’équivalent moderne des jardins suspendus de Babylone.

Sur le marbre fendillé du guéridon se trouvaient une bouteille et deux verres. L’homme assis dans le fauteuil se servit une nouvelle rasade, émit un claquement de langue appréciateur puis se rencogna confortablement contre le dossier élimé. À trente-neuf mille pieds au–dessus de l’Atlantique, le ciel était d’un bleu indigo presque noir, et bien que le Soleil brillât à flots, des dizaines d’étoiles demeuraient visibles. Plissant les yeux pour se repérer parmi les constellations, il mit quelques instants avant de retrouver ce qu’il cherchait : un minuscule lumignon rougeâtre, pas très loin de Sirius.

Le Second Chance avait quitté Glasgow un peu plus de trois heures auparavant, après y avoir déposé Caleb et ses amis. Viktor Bernstein n’était pas du voyage : il avait décollé de Rome très tôt dans la matinée à bord du Challenger 850 afin de pouvoir présider le conseil d’administration de la K2 qui se déroulait en ce moment même. Dans ses bagages, il avait emporté une copie intégrale du testament scientifique d’Ettore Majorana. L’original se trouvait dans la cabine de Sanjiv, et, pour faire bonne mesure, une copie numérique avait été télétransmise à San Clemente sous clé de cryptage quantique 8192— bits.

Kendall Kjölsrud eut un long soupir de soulagement. Il avait gagné son pari. Jamais il ne s’était senti aussi satisfait depuis ce jour fatidique d’avril 1976 où il était né à sa seconde existence. Pour autant, il savait que les difficultés ne faisaient que commencer : dès que Sanjiv aurait donné son feu vert et que les premières applications pratiques du réacteur seraient rendues publiques, le monde allait entrer dans une période de turbulences sans précédent. L’effondrement prévisible du coût de l’énergie allait impacter de plein fouet des pans entiers de l’économie mondiale ; du jour au lendemain, le secteur pétrolier allait être rayé de la carte, de même que le nucléaire civil, et les répercussions sur l’ensemble des activités industrielles allaient être incalculables. Par le biais des faillites en cascade, de nombreuses économies nationales allaient plonger, et une implosion généralisée du système financier n’était pas à exclure. Il avait six mois, un an peut–être, pour se préparer à ce cataclysme et essayer de limiter les dégâts.

Mais après tout, c’était exactement le genre de défi qu’il affectionnait : pendant toute son existence, il n’avait vécu que pour cela. Un souvenir presque oublié remonta soudain du tréfonds de sa mémoire ; il se revit enfant – ce devait être il y a cent cinq ans, à peu de choses près – en train de dire à sa mère : « Quand je serai grand, je piloterai le plus grand avion du monde. Je ferai les plus grands films du monde. Et je serai l’homme le plus riche du monde ».

Pari tenu, gamin.

Quant à l’espace… Avec le moteur anti-g qui ne nécessitait aucune masse propulsive et nul autre carburant que quelques grammes de n’importe quelle matière, le coût du kilogramme en orbite basse allait passer de douze mille dollars à quelques cents. Pourquoi se contenter de tourner à quatre cents kilomètres d’altitude, d’ailleurs ? La Lune ne coûterait pas beaucoup plus cher. Et ensuite…

Il regarda à nouveau au–dessus de lui. Le petit point rouge était toujours là, scintillant comme une promesse. Bientôt.

À l’autre bout du compartiment, une porte s’ouvrit et se referma doucement, puis on entendit le froissement de pas légers dans l’herbe. L’instant d’après, elle se tenait à côté de lui : une femme jeune et vieille à la fois, au visage morne et à l’esprit peuplé de fantômes ; du coin de l’œil, il nota qu'elle avait à nouveau revêtu la combinaison qui était comme une extension d’elle–même et – chose plus inattendue – qu’elle avait l’air à jeun.

« C’est bon ? lui lança–t–il un peu plus rudement qu’il ne l’aurait voulu. Tu as enfin fini de faire la gueule ? »

Murée dans un silence hostile, elle n’avait pas prononcé un mot depuis qu’ils avaient quitté Catane et s’était enfermée dans sa cabine à l’instant même où ils avaient regagné le Second Chance. Elle n’avait pas pris la peine d’en sortir pour saluer Caleb et ses compagnons à l’escale de Glasgow, ce qui n’avait pas manqué de leur causer une certaine déception – surtout à Caleb, avait noté le vieil homme. Paradoxalement, ses adieux à son frère, sans être très chaleureux, avaient été beaucoup moins tendus qu’on aurait pu le craindre : elle lui avait même juré qu’elle reviendrait bientôt le voir à Borgezzu ; d’autant plus surprenant que, malgré ses nombreux défauts, elle était plutôt du genre à tenir ses promesses.

Elle haussa les épaules, manifestement peu désireuse d’aborder le sujet. « Vous buvez quoi ? » demanda–t–elle d’un ton boudeur.

Il lui montra la bouteille : c’était un flacon en verre épais d’un style assez désuet ; sur l’étiquette fatiguée on pouvait lire : « PORTSKERRA – Finest old Highland Whisky – 25yr. old – Vintage 1920 ».

« Qu’est–ce que c’est ? demanda–t–elle un peu surprise.

— Le whisky du colonel Buckmaster, répondit–il. C’est vrai que tu n’étais pas là quand nous avons retrouvé son corps. J’étais en train de lui porter un toast ; sans son journal – et sans ses bouteilles d’oxygène –, nous ne serions pas ici pour en parler.

— Mais comment avez–vous… ?

— Dans le logement dorsal de ma combinaison, ça rentrait tout juste. Remarquablement conçues, ces tenues, soit dit en passant.

— Je sais, acquiesça–t–elle. Jeeves n’arrête pas de me le dire. Je peux goûter ? »

Il hésita, puis lui en versa une dose parcimonieuse dans le second verre. « quatre–vingt–dix–huit ans d’âge, marmonna–t–il. Tu as intérêt à boire ça avec respect. »

Elle porta le verre à ses lèvres. Exactement comme il s’y attendait, la première gorgée déclencha une épouvantable grimace.

« Mais c’est dégueulasse ! grogna–t–elle. C’est fait avec des crottes de chèvre, ou quoi ? Je préfère le Southern Comfort…»

Il leva les yeux au ciel et se hâta de récupérer le verre pour en transvaser le reliquat dans le sien. « Tu es désolante, Poppy, lui dit–il. Vivre aussi longtemps pour dire de telles conneries, des fois je me demande si ça en vaut la peine…»

Elle haussa à nouveau les épaules et alla s’asseoir au pied de la Vénus de Milo. Le contraste entre la grande statue de marbre aux formes voluptueuses et la petite silhouette maigrichonne sanglée dans sa tenue de combat était presque cocasse, mais il s’abstint de le lui faire remarquer. Elle le considéra sans rien dire pendant quelques instants, puis d’un ton devenu soudain incisif lui jeta : « Vous saviez, pour Michael ! »

C’était une affirmation, pas une question. Bon Dieu, pensa–t–il. Nous y voilà.

« Précise ta pensée, lui dit–il sèchement.

— Vous saviez qui avait fait le coup. Et où il était détenu. Depuis combien de temps étiez-vous au courant, Père ?

— Depuis toujours, fit–il en soutenant son regard. Je l’ai toujours su. D’autres questions, Poppy ?

— Quand j’ai parlé avec Michael dans le hangar, dit–elle en frissonnant, il m’a soutenu que Valentin était présent dès le début…

— C’est vrai. Mais c’est Leonid Shatilov qui a conçu le projet ; à l’époque, Iazov n’était encore qu’un sous-fifre. Il n’a pris la direction des opérations que bien plus tard.

— Mais il savait, insista–t–elle. Depuis le début, il était au centre de cette saloperie. Et moi, pendant toutes ces années, je l’ai…»

D’un seul coup, sa voix se brisa dans un sanglot. Puis elle reprit, cette fois dans un véritable hurlement : « Et vous saviez, Père ! Depuis le commencement ! Il aurait suffi que vous me disiez un mot ! Un seul mot ! Pourquoi… ?

— Pourquoi ? rugit–il en la foudroyant du regard. Parce que si je te l’avais dit, tu y serais allée. Pour tuer Iazov et libérer Michael. Et tu te serais plantée.

— J’aurais pu au moins essayer…

— Non. Tu es sacrément forte, mais je peux te garantir que sur ce coup, tu n’aurais pas fait le poids. Tu te serais fait tuer, ou capturer. Et c’est un risque que je ne voulais pas te faire courir. »

Elle resta pendant de longues secondes à le regarder, les yeux brillants de larmes. « Je me dégoûte, dit–elle d’une voix à peine audible. Je… j’ai aimé cet homme toute ma vie, et maintenant…»

Kjölsrud soupira, puis saisit la bouteille et répartit son contenu – il en restait à peu près un quart – entre les deux verres. Ensuite, il se leva et lui porta l’un des verres, qu’il lui tendit sans un mot ; elle s’en empara et le vida cul-sec, cette fois sans grimace. Il revint s’asseoir à sa place et lui dit doucement : « Tu pourras aussi boire l’autre, si tu veux. Mais d’abord, écoute ceci : Iazov savait pour Michael, mais il savait aussi pour toi. Pendant toutes ces années où vous vous êtes… fréquentés, il aurait eu un million de fois l’occasion de te faire capturer. Alors, demande-toi pourquoi il ne l’a pas fait. Et demande-toi pourquoi, quand nous étions prisonniers, c’est lui qui a suggéré à Baranko de te livrer à Michael. »

Elle hocha longuement la tête, comme si elle soupesait le sens de ses paroles, puis se leva à son tour et, lui tournant le dos, alla s’accouder en silence à la paroi transparente sur bâbord. Très loin au–dessus de leurs têtes, une étoile filante zébra le firmament d’un minuscule trait lumineux puis se perdit dans l’immensité du ciel.

Kjölsrud regarda celle qu’il chérissait comme sa propre fille. À cet instant, il savait exactement à quoi elle était en train de songer.

Une nuit comme les autres dans une clinique cossue sur les hauteurs de Bel-Air. Soudain, la lueur dansante des lampes torches, une galopade dans un couloir, des appels à mi–voix dans une langue inconnue et gutturale. Une petite fille terrifiée, planquée sous son lit. Qui aurait pu appeler à l’aide. Mais qui ne l’avait pas fait.

Au bout d’un moment, elle revint auprès de lui et accepta le second verre. Elle ne pleurait plus et semblait même curieusement apaisée. « D’accord, Père, fit–elle d’une voix neutre. Merci pour ce que vous venez de dire. Je vais essayer de m’en contenter. »

Il lui prit gentiment le bras et murmura : « Je ne peux pas récrire le passé, ma chérie. Ce genre de choses, il faut que tu fasses avec. Mais je te promets que nous allons essayer de le retrouver. »

Il allait ajouter quelque chose quand soudain la voix du pilote se fit entendre, sortie d’un haut–parleur invisible : « Désolé de vous déranger, monsieur. Espace aérien américain dans vingt minutes. Je maintiens le plan de vol sur Portland ? »

— Affirmatif, Hollie, dit le vieil homme. On continue comme ça.

— Portland ? demanda Poppy, surprise. Dans le Maine ? On va bouffer du homard ? Je croyais qu’on rentrait direct sur San Clemente…

— Portland, Oregon, corrigea–t–il. Et moi, je rentre à San Clemente. Toi, tu restes là–bas.

— Quoi ? Dans ce trou à rats ? Mais…

— Une de nos équipes d’archéologues bossant sur des vestiges amérindiens a trouvé un artefact bizarre dans le sud de l’État. Très bizarre, même. Et aussi un peu dangereux, je le crains. Je veux absolument que tu ailles y jeter un coup d’œil. »

Elle eut une mimique résignée : « D’accord, marmonna–t–elle. Si ça peut vous faire plaisir.

— Ce n’est pas tout, continua–t–il avec un mince sourire. Ensuite, tu files en Écosse. Tu vas voir Caleb.

— Hein ? s’exclama–t–elle. Vous croyez que je ne l’ai pas assez vu, pendant quinze jours ? Pourquoi ?…

— Un, je pense que vous avez des choses à vous dire qui pourraient vous être profitables à tous les deux. Mais c’est juste un conseil. Deux – et ça, c’est un ordre –, je veux que tu mettes en place une surveillance discrète de ses faits et gestes. Et de son état de santé. Débrouille-toi comme tu veux, mais les gens que tu chargeras de ça devront me faire un compte-rendu quotidien. Pendant au moins six mois.

— Son état de santé ? Mais de quoi est–ce que vous parlez, Père ? »

Au lieu de répondre, il fouilla dans sa poche et en tira un petit objet rectangulaire qu’il lui tendit sans un mot. Elle l’examina, un peu surprise. On aurait dit un minuscule bout de film argentique enchâssé dans un mince boîtier plastique de la taille d’un timbre-poste. Le film était tout noir.

« Qu’est–ce que c’est ? demanda-elle.

— Le dosimètre passif de la combinaison que portait Caleb. C’est le seul à avoir viré, avec le tien. Le niveau de saturation suggère une irradiation gamma supérieure à deux mille millisieverts. C’est beaucoup, Poppy. Vraiment beaucoup.

— Mais comment… ?

— Quand il est venu te chercher dans l’épave de l’avion. Pendant quelques instants, il s’est tenu à moins de dix mètres de l’Œuf en phase d’excursion critique.

— C’est idiot, dit–elle. Je suis restée coincée là–dedans, combien ? Cinq minutes ? Dix ? En tout cas, j’ai été exposée bien plus longtemps que lui !

— À toi, ça te fait autant d’effet qu’un coup de soleil, murmura–t–il en hochant la tête. Mais pas à lui, Poppy. Pas à lui. »