Point Zéro
13 h 34 UTC
Le commandant Zaitssov passa le communicateur radio à l’amiral Atanassiev avec une solennité inhabituelle. « Le président Poutine, monsieur », dit–il seulement.
Déjà ? pensa l’amiral avec une crispation à l’estomac. Ce Baranko a le bras plus long que je ne pensais. Dommage, j’aurais préféré terminer cette campagne sur la passerelle plutôt qu’aux arrêts et consigné dans ma cabine…
En quelques phrases, Atanassiev fit à son interlocuteur présidentiel un rapide résumé des événements qui venaient de se dérouler, sans omettre son dernier échange avec le colonel Baranko. Puis il écouta ce que le maître du Kremlin avait à lui dire. Très vite une expression de surprise se peignit sur son visage ; à un moment, il balbutia : « Euh… l’ordre de Saint-Georges, Monsieur…»
Puis ce fut terminé, et il reposa doucement le combiné, avec toujours la même expression sur le visage.
« Tout va bien, monsieur ? lui demanda Zaitssov.
— Je n’y comprends rien, marmonna le vieil amiral. Il vient de me féliciter pour mon sang-froid et mon esprit d’initiative. Et il m’a demandé quelle décoration importante me manquait encore. »
13 h 34 UTC
Pendant quelques instants, nul ne dit mot dans le cimetière redevenu silencieux. Dans le lointain, les coups de feu et les hurlements s’étaient tus eux aussi, et l’on n’entendait plus que le sifflement léger de la brise ponctué des cris des oiseaux de mer. À l’entrée de l’enclos, le soldat survivant était tombé à genoux et avait croisé les bras derrière la tête en signe de reddition ; à quelques pas de là, une mouette plus audacieuse que les autres picorait déjà le visage d’un de ses compagnons morts.
Caleb se redressa lentement et sortit de son abri improvisé derrière la stèle de granit, peinant encore à réaliser qu’ils venaient tous d’être sauvés in extremis, et par le plus improbable des coups de théâtre. Le jeune homme restait néanmoins sur ses gardes : la créature qui avait tué Baranko s’était immobilisée et regardait maintenant dans leur direction, dans une attitude qui évoquait l’attente ; si elle ne manifestait aucun signe d’agressivité, rien pour autant ne permettait de deviner ses intentions.
Ce fut Kendall Kjölsrud qui rompit le silence devenu pesant. Aidé par Viktor Bernstein, le vieil homme se leva péniblement – les épreuves des dernières heures semblaient l’avoir conduit aux limites de l’épuisement – puis il fit les quelques pas qui le séparaient du monstre. Aucune crainte ne se lisait sur son visage, plutôt une intense gravité. « Michael…» murmura– t–il.
L’effet produit par ce seul mot fut extraordinaire. Le visage soudain convulsé par une émotion indescriptible – colère ? haine ? tristesse ? –, la créature recula de deux pas, comme si elle était épouvantée par la main que Kjölsrud venait de tendre vers elle. « Michael est mort, articula–t–elle de sa voix d’outre-tombe. Il y a très longtemps. »
Puis elle continua à reculer.
« Non ! Attends ! » cria le vieillard lorsqu’il comprit que l’être de cauchemar allait s’enfuir.
Ce dernier hocha doucement la tête et commença à se détourner ; se ravisant un bref instant, il jeta un dernier regard aveugle vers Kjölsrud et lui lança : « Plus tard, Père. Nous parlerons plus tard. »
Enfin il tourna les talons et s’éloigna, d’abord lentement puis en courant de plus en plus vite. L’instant d’après il était hors de vue.
Kendall Kjölsrud donna l’impression d’avoir été frappé par la foudre et resta planté au milieu du cimetière, le bras toujours tendu vers l’endroit où s’était tenu le monstre.
C’est alors qu’une détonation étouffée retentit à quelque distance vers l’est, du côté de la mer.
« Bon Dieu ! s’écria Viktor Bernstein. Où est passé Iazov ? »
Vandel Richardson se courba en deux pour longer un rocher bas. En excellente condition physique pour son âge – quoi qu’il ait pu en dire un peu plus tôt –, il puisait dans son expérience d’ex-marine pour se déplacer aussi vite que possible, tout en exploitant au mieux les accidents du terrain pour dissimuler sa progression.
Plus de trente années à crapahuter dans les pires bourbiers de la planète lui avaient appris une règle simple : Si tu tiens à la vie, ne reste pas sur le chemin. Adage qu’il mettait en pratique en coupant à travers la lande pelée pour couvrir un large arc de cercle qui le ramènerait sur les hauteurs de Grytviken, près de la petite église norvégienne où Jenkins et lui avaient tenu leur conciliabule dix jours – ou une éternité ? – auparavant.
Une chose était sûre pour Richardson : il ne comptait pas finir comme le malheureux sniper texan. Quand les coups de feu et les explosions avaient commencé à retentir en ville, il avait tout de suite compris que les choses tournaient au vinaigre. D’une façon ou d’une autre, Poppy avait dû réussir à se libérer, ce qui signifiait que les Russes avaient du souci à se faire.
Et que sa propre vie ne tenait plus qu’à un fil.
La fusillade dans le cimetière lui avait donné l’occasion qu’il guettait déjà depuis plusieurs minutes : personne n’avait fait attention à lui.
Son plan était en premier lieu de trouver une arme – ces fumiers de Russes ne lui faisaient pas assez confiance pour lui en laisser une – puis, si possible, de dégoter un hélico encore en état pour rejoindre l’Ivan Grozny. Si tous les appareils étaient en rade, le plan B consisterait à se planquer en attendant que quelqu’un débarque : peu importait qu’il s’agisse des Russes, des Américains ou des Anglais ; l’essentiel était de ne surtout pas tomber aux mains de ses anciens compagnons de la K2.
Continuant à progresser en zigzag, Richardson quitta la large étendue rocailleuse qu’il traversait depuis quelques minutes pour s’aventurer dans une zone plus dégagée où quelques plaques d’herbe rase émergeaient encore du champ neigeux. Tous les sens aux aguets, il s’élança plié en deux dans cet espace découvert ; à trente mètres seulement devant lui, une succession de gros rochers lui permettrait ensuite de continuer son chemin en toute sécurité.
Il avait à peine fait dix pas quand la grosse pierre vint le frapper au genou.
L’articulation craqua, et il tomba lourdement à terre dans un éblouissement de souffrance. Bouge tout de suite. Vite ! Il se redressa sur les avant–bras et tenta de se relever, mais retomba aussitôt en se mordant les lèvres pour ne pas hurler de douleur ; ce qu’il avait pressenti à la seconde même où il avait été touché se confirmait. Genou pété. Il n’irait pas plus loin. Néanmoins l’instinct de survie fut le plus fort, et il se mit à ramper aussi vite que possible dans la neige pour retourner se mettre à couvert dans la zone accidentée qu’il venait de quitter.