Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 82 sur 319

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Point Zéro

09 h 43 UTC

— Et la fouille du bateau ? demanda Joshua. Elle n’a rien donné ?

— Ni la fouille virtuelle, ni le hobbit qui vient de passer chaque compartiment au peigne fin. Et nous n’avons rien trouvé de suspect dans ses affaires. Vandell vient de m’appeler pour dire qu’il organisait un nouveau ratissage avec deux de ses hommes. Mais je n’y crois pas trop, le bateau n’est pas si grand que ça…

— Mais…»

La phrase que Joshua s’apprêtait à prononcer fut soudain interrompue par un énorme craquement suivi d’un grondement d’avalanche. Juste devant eux, un des renforts de voûte venait de céder, et plusieurs mètres cubes de neige molle s’étaient déversés d’un coup dans la galerie, ensevelissant en partie un des hobbits. Le petit robot se dégagea sans difficulté et recommença patiemment à consolider la paroi, pendant que son jumeau entreprenait aussitôt de déblayer le sol en repoussant la neige sur les côtés. Imperturbable, l’asimov continuait à creuser avec sa lance thermique.

« Vous pensez que ça va tenir, avec cette foutue colle ? demanda Viktor Bernstein qui n’avait plus l’air très rassuré. On aurait peut–être dû étayer d’une façon plus classique…»

Joshua haussa les épaules : « C’est ce qu’on voulait faire au début, mais ça aurait mis deux fois plus longtemps… Devinez qui a refusé ? dit–il avec un coup d’œil éloquent en direction de Kjölsrud.

— D’après Sarah et One-Shot qui ont vérifié les calculs de contraintes, ça devrait le faire, intervint Caleb d’un ton rassurant. D’ailleurs, on pourra bientôt leur poser la question : ils avaient paraît–il quelque chose d’urgent à finir au labo, mais ils devraient nous rejoindre sous peu. »

Le chuintement de la torche à plasma s’interrompit tout à coup. La grosse bouteille d’argon comprimé était vide, et l’asimov entreprit posément de la remplacer. Bernstein profita du silence pour demander : « On en est où, au juste ?

— Restent vingt mètres, dit Kjölsrud. Si tout va bien, on pourra déjeuner à l’intérieur. J’offre l’apéritif. »

 

09 h 43 UTC

 

« À cette allure, on devrait y être pour midi, mon général. »

Avec à peine deux heures de retard sur le temps estimé, le Vladimir Karvaiyski venait de doubler l’extrémité du cap Norvegia et d’entamer la remontée de sa côte occidentale. Au cours de la nuit, sa progression avait été sensiblement ralentie par un pack un peu plus dense que prévu, mais le bâtiment avait maintenant atteint l’immense polynia formée par le détachement de l’iceberg A -87 ; la mer était parfaitement dégagée, et les deux gros diesels de 4800 CV pouvaient enfin donner toute leur mesure, propulsant le brise–glaces à près de quinze nœuds. Debout dans la timonerie à côté du capitaine Sabayev, le général Iazov avait du mal à contenir sa satisfaction. Il se sentait bien mieux que la veille ; même la douleur à son côté avait pratiquement disparu.

L’excitation de la chasse. Le goût du sang. Ça va te maintenir en pleine forme jusqu’à ce que tout ceci soit terminé. Après, il sera toujours temps d’aviser.

Il jeta un coup d’œil par la baie vitrée. Il n’était pas le seul à éprouver cette sensation presque enivrante. Depuis bien avant l’aube, Yngvi se tenait arc-bouté à la rambarde du gaillard d’avant comme une hideuse figure de proue. Figé dans une immobilité absolue, le monstre scrutait l’océan de son regard aveugle, comme s’il espérait être le premier à apercevoir leurs proies. Un peu plus tôt, Iazov avait voulu aller le voir, mais avait dû rebrousser chemin : les scènes insoutenables de mort et de destruction qui suintaient sans discontinuer de l’esprit de la créature interdisaient de s’en approcher à plus de quelques mètres.

Le général revint au cliché satellite qu’il tenait en main. Sur environ cinq milles à partir de la côte, la mer était parfaitement libre de glaces sur toute la longueur du cap Norvegia ; plus loin vers l’ouest, elle se couvrait d’icebergs, qui devenaient de plus en plus nombreux à mesure que l’on se rapprochait de l’énorme A -87. Il était tentant de suivre la route directe préconisée par le capitaine : une trentaine de milles en ligne droite et ils seraient au contact du Global Defender. Mais il hésita.

« Commandant, si nous suivons le cap actuel, dans combien de temps vont–ils nous repérer ?

— Mais… ils ne peuvent pas nous détecter ! répondit l’officier surpris. Votre aide de camp nous l’a encore confirmé ce matin. Nous sommes invisibles sur leurs écrans, et même si leurs radars nous illuminent depuis quelques minutes, notre écho est effacé par le programme que vous leur avez injecté. Idem sur les clichés sat. Et ils ne peuvent repérer aucune de nos émissions, radar ou autre…»

Iazov était de si bonne humeur qu’il ne songea pas à relever la lenteur d’esprit de son interlocuteur : « En visuel, commandant !

— Pardonnez-moi, mon général. Ils devraient nous voir d’ici, euh… une heure à peu près. »

Pas terrible pour l’effet de surprise, pensa le vieil homme. Plus grave, ils risquent de se poser des questions quand ils nous auront dans leurs jumelles mais pas sur leurs écrans. Si jamais ils découvraient l’intrusion dans leurs systèmes, ça foutrait tout le plan par terre.

En quête d’une idée, Iazov regarda à nouveau la photographie satellite haute résolution. À un doigt de la base du cap Norvegia, le Global Defender était une minuscule chiure de mouche où aucun détail n’était discernable. Plus loin vers l’ouest, les premiers gros icebergs n’étaient qu’à deux ou trois nautiques du navire.

Quelques mots de Sun Tzu lui revinrent en mémoire. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas pensé au vieux stratège dont les préceptes de bon sens l’avaient accompagné tout au long de sa carrière aventureuse.

Avant le combat, une chose très essentielle, c’est de bien choisir le point de rassemblement de vos troupes. Pour ne pas y être devancé par l’ennemi, il faut agir avec diligence, être installé avant qu’il ait eu le temps de vous reconnaître, avant même qu'il ait appris votre marche pour vous y porter. Être le premier en place est à rechercher. S’il s’agit d’aller, allez promptement, mais en sûreté, par des chemins tenus secrets. L’ennemi ne doit pas soupçonner dans quels lieux vous vous rendez. Sortez à l’improviste d’où il ne vous attend pas et tombez sur lui quand il y pensera

le moins.(19)

Bien sûr. C’était ça.

« Dites-moi, commandant, demanda–t–il. Ils n’ont rien en l’air en ce moment ?

— Négatif, mon général. Ils ont fait pas mal de rotations avec leur hélico pendant la nuit. Mais plus rien depuis l’aube. Aucun drone de surveillance non plus, on le capterait très bien d’ici.

— Excellent. On va pouvoir tenter le coup, alors. Voilà ce que vous allez faire…»