Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 10 sur 319

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Point Zéro

13 h 43 UTC

Richardson commençait à perdre sérieusement patience. Même chose pour ses trois hommes d’escorte, comme le lui confirma un coup d’œil de côté. Connaissant le caractère accommodant et la puissance de feu des membres de l’équipe de Poppy, la situation risquait de dégénérer très vite. Les deux balèzes qui protégeaient le directeur sentirent aussi monter la tension, et leurs mains se crispèrent sur la crosse de leur QBZ-97, le minable fusil d’assaut que les Chinois avaient réussi à imposer dans tous leurs pays satellites. Richardson aurait été ravi d’exploser le petit bonhomme arrogant, mais il décida de lui donner une dernière chance ; il fit un bref signe de tête à l’un de ses hommes puis se tourna vers le directeur, soulagé d’abandonner le ton conciliant qu’il avait adopté depuis le début de la discussion :

« OK, on a entendu votre baratin, monsieur le Directeur. Maintenant, c’est vous qui allez ouvrir tout grand vos oreilles…»

 

13 h 43 UTC

 

La mine de West Nicholson se trouvait bien dans un état de délabrement avancé. À part les luxueux bureaux de la direction et quelques bâtiments récents, le reste n’était que hangars à moitié effondrés, citernes rouillées, équipements vétustes réparés avec des bouts de ficelle. Partie seule en exploration pour tenter de retrouver les membres de l’équipe de Hard Rescues, Poppy Borghese avait pour l’instant fait chou blanc. Encore sous le coup de l’accident survenu trois jours auparavant, la mine donnait l’impression d’une fourmilière piétinée. L’exploitation paraissait au point mort, et de nombreux ouvriers à l’air hébété erraient apparemment sans but ; d’autres restaient prostrés au pied des bâtiments ou formaient des files d’attente devant quelques guichets où l’on distribuait un peu de nourriture. Malgré cette désorganisation, la tension était palpable. Des dizaines de gardes armés patrouillaient au milieu de la foule, leur principale préoccupation semblant être d’empêcher les attroupements ; aucun d’eux ne fit attention à Poppy. À quelques mètres d’elle, un mineur aux vêtements couverts de sang se mit à hurler en tendant le poing vers le bâtiment de la direction ; deux vigiles se précipitèrent et lui portèrent de furieux coups de matraque avant de l’entraîner à l’écart. La jeune femme poursuivit son chemin et décida d’aller jeter un coup d’œil aux deux tentes blanches qui se dressaient au milieu de l’esplanade centrale. Elle s’apprêtait à pénétrer dans la première lorsque l’homme qui fumait une cigarette près de l’entrée l’interpella :

« C’est vous qui étiez dans l’hélico ? »

Poppy fixa son attention sur le type. Même dans la foule bigarrée qui les entourait, il ne risquait pas de passer inaperçu. Il la dominait de près de trois têtes, et sa carrure imposante était difficilement contenue dans le vieux T-shirt poussiéreux qu’il portait sur un jeans fatigué. Avec son visage épais, son teint cuivré et son fort nez en bec d’aigle, on aurait pu le prendre pour un Crow ou un Cherokee – impression aussitôt démentie par le moko, tatouage traditionnel des Maoris de Nouvelle-Zélande, qui déployait ses volutes compliquées sur son front et ses joues.

« Pardonnez mon incorrection, reprit–il d’une voix étonnamment douce malgré son gabarit. Je me nomme Joshua Tewaru et je suis… ou plutôt j’étais, corrigea–t–il avec un sourire amer, l’associé de Caleb McKay à la direction de la Hard Rescues.

— Poppy Borghese. Mon équipe et moi sommes ici pour tenter de venir en aide à votre ami. »

L’homme eut l’air étonné. Alors qu’il s’apprêtait à répondre, le pan de toile qui fermait la tente s’écarta, et une silhouette féminine apparut en disant : « Désolée de t’embêter, Josh, il faudrait que tu viennes m’aider. Nous avons encore un problème. » La jeune femme était d’une beauté stupéfiante. Presque aussi grande que Joshua, elle aurait pu faire la Une de n’importe quel magazine de mode avec sa longue chevelure d’un blond cendré et ses formes parfaites nullement enlaidies par la saharienne crasseuse qu’elle portait. Son visage maculé de poussière était illuminé par deux yeux d’un bleu très pâle. Elle marqua un temps d’arrêt en apercevant Poppy et jeta un regard interrogateur à Joshua qui fit les présentations :

« Voici Gretchen Vogt, notre spécialiste en explosifs. Gret, cette jeune femme est apparemment ici pour porter secours à Caleb…» La jeune femme salua Poppy d’une poignée de main ferme. Elle avait l’air aussi surprise que son compagnon :

« J’ai bien peur que vous ayez fait le déplacement pour rien, fit–elle sans aménité excessive. On va vous expliquer, mais pour l’instant nous avons un problème plus… urgent à régler ; Josh, j’ai besoin de ton aide…» Elle hésita un instant, puis reprit, après avoir toisé Poppy du regard : « Venez donc aussi, vous pourrez peut–être donner un coup de main…»

L’homme à l’épaule déboîtée se débattait en hurlant sur les deux planches qui lui tenaient lieu de couchette. L’intérieur de la tente était un véritable pandémonium, avec des dizaines de blessés entassés sur des grabats improvisés ou à même le sol. Beaucoup présentaient de méchantes brûlures au visage et aux mains.

« Celui–ci a été salement tabassé par les gardes, dit Gretchen Vogt. Comme si les éboulements n’avaient pas suffi… Il y a eu un début d’émeute ce matin, et ce salaud de directeur a fait charger ses gorilles. Impossible de réduire toute seule la luxation, il bouge trop. »

Suivant les conseils de la jeune femme, Joshua se plaça à côté du blessé et le maintint sur le bat-flanc pendant qu’elle–même tentait de remettre l’épaule en place. Elle s’y prenait bien, mais l’homme était bâti en force et s’agitait de plus belle, si bien que ses efforts demeuraient infructueux. Au troisième essai, Poppy qui contemplait la scène d’un œil indifférent décida d’intervenir – les beuglements du type commençaient à lui taper sur le système.

Elle repoussa doucement Gretchen Vogt et s’approcha du lit improvisé en se concentrant sur la séquence de mouvements à effectuer. Quelque chose dans son attitude dut alerter le blessé qui lui jeta un coup d’œil apeuré. À juste titre. Raidissant les doigts de sa main pour en faire une griffe dure comme du bois, Poppy lui en porta un coup fulgurant au plexus solaire ; le type s’interrompit en plein hurlement et ouvrit des yeux exorbités en tentant désespérément de reprendre sa respiration. Sans lui en laisser le temps, elle posa le pied contre son torse puissant et, en s’arc-boutant, tira avec force sur le bras démis tout en le faisant pivoter sur lui– même.

Doucement, Poppy. Ne va pas lui arracher le bras ni lui péter toutes les côtes, ça nuirait à ta démo.

En moins d’une seconde, la tête humérale se remit en place avec un claquement sec. Le type tourna de l’œil. Parfait, comme ça il nous foutra la paix. À peine essoufflée, la jeune femme revint aux deux autres, qui la considéraient désormais avec une certaine circonspection.

« Maintenant que votre… problème est réglé, dit–elle, pourriez-vous avoir la gentillesse de me donner quelques infos sur l’endroit où se trouve McKay ?

— OK, fit le géant tatoué après une seconde d’hésitation, mais je ne pense pas que ça vous plaira. Autant reprendre du début. Comme vous le savez sans doute, nous avons été contactés il y a soixante-douze heures par les autorités locales qui voulaient une intervention de secours à la fois rapide et discrète ; en réalité, nous avons vite compris qu’ils se foutaient complètement du sort des mineurs et désiraient juste montrer qu’ils n’étaient pas restés inactifs. Caleb a quand même décidé d’y aller, ne serait-ce que pour donner une petite chance aux malheureux coincés là–dedans. Gretchen a fait un travail extraordinaire compte tenu de l’instabilité du terrain ; c’est grâce à elle si nous avons pu accéder à la galerie endommagée et évacuer les victimes en un temps record…

— Tu oublies de dire que nous avons eu beaucoup de chance, intervint l’intéressée en haussant les épaules. À vrai dire, je n’étais pas du tout sûre de mes calculs de charge.

— Les choses se sont gâtées quand nous avons rejoint la surface avec la première fournée de rescapés, reprit Joshua. Nous avons tout de suite réalisé que ça n’arrangeait pas, mais alors pas du tout, le directeur Tsvangiwi et ses copains à Harare…

— Pourquoi ?

— Parce qu’avec deux cent cinquante morts bien propres enterrés à quatre kilomètres de fond, les choses auraient été claires et simples… Vingt-quatre heures de deuil national, et on pouvait passer à autre chose. Au lieu de ça, nous leur ramenions des dizaines de blessés graves qu’ils sont incapables de prendre en charge ; aussi dingue que ça puisse paraître, cette mine n’a ni poste médical ni même une vague infirmerie… Les malades et les blessés sont censés aller se faire soigner dans leur village ou alors à Bulawayo, la capitale du district, à cent soixante bornes. Pas mal pour une exploitation qui dégage un demi-milliard de dollars net chaque année ! Jusqu’à présent, ils ont réussi à tenir la presse internationale à l’écart, mais ça ne pourra pas durer éternellement…

— Parlez-moi de l’accident de McKay, demanda Poppy, que les considérations sociales ne passionnaient guère.

— Hier, en fin d’après–midi, nous avions terminé de remonter les survivants. Caleb a eu une violente altercation avec le directeur qui rechignait à faire évacuer les blessés les plus graves sur Bulawayo ou Harare… Je pense que c’est surtout pour se changer les idées qu’il a décidé de partir seul faire une dernière tournée d’inspection dans la mine.

— Et il se trouvait bien au niveau de la zone de l’éboulement au moment de la secousse ?

— Mais pas du tout ! dit Joshua en la regardant d’un air surpris. Par sécurité, nous avions un contact filaire régulier avec Caleb, nous avons ainsi pu suivre sa progression. Nous avons perdu le signal alors qu’il revenait de sa visite, pratiquement au niveau de la zone des ascenseurs et des installations de réfrigération, soit à plusieurs centaines de mètres du secteur accidenté. À vrai dire, on ne comprend pas ce qui a pu se passer ; la secousse sismique a dû être très légère, vu qu’aucun de nous ne l’a ressentie en surface.

— D’autant plus surprenant, précisa Gretchen Vogt, que le rocher était nettement plus stable à cet endroit qu’au niveau des fronts de taille…

— Pourquoi n’êtes–vous pas descendus lui porter secours ?

— Allez le demander à ce petit salopard de directeur ! explosa Joshua. Cinq minutes après l’accident, il postait déjà des gardes armés devant l’entrée des puits avec interdiction à quiconque d’y descendre, soi-disant “tant que l’enquête n’aurait pas déterminé les responsabilités”. Ils ne rigolent pas, nous avons failli nous faire allumer en essayant de passer en force…

— Résultat, continua Gretchen, nous sommes consignés ici jusqu’à ce que les autorités veuillent bien statuer sur notre sort… Plutôt que de rester sans rien faire, nous avons décidé de donner un coup de main aux quelques infirmiers qui s’occupent des blessés. Je suis sûre que c’est ce que Caleb aurait attendu de nous. Nous avons tous les trois reçu une formation médicale de base et…

— Tous les trois ?

— One-Shot est dans la tente d’à côté. Ils avaient besoin d’un costaud vu que le pylône central menaçait de s’effondrer, alors il est allé leur donner un coup de main. »

Joshua s’interrompit et ne put s’empêcher de sourire devant le regard étonné que Poppy Borghese portait à sa carrure athlétique : « Un vrai costaud, je voulais dire. Vous pigerez quand vous le verrez.

— Il y a une chose que je ne saisis pas, fit la jeune femme. Vous avez tous les deux l’air persuadés que votre ami est déjà mort… Qui vous dit qu’il n’est pas simplement coincé comme les types que vous avez secourus ? »

Cette fois, ce fut Joshua qui eut l’air surpris : « Apparemment on ne vous a pas tout dit sur cette mine, mademoiselle… euh, Borghese.

— Poppy, ça suffira.

— Poppy, d’accord. Que savez–vous au juste des forages à grande profondeur ?

— Qu’ils sont foutrement dangereux, mais…

— Effectivement, ils sont dangereux, mais je ne pense pas que vous réalisiez à quel point. Sans parler de l’instabilité des galeries liée à la pression énorme qui s’exerce sur le rocher, le principal problème, c’est la température. Où que vous creusiez dans la croûte terrestre, elle augmente d’un degré tous les trente mètres. Au niveau 154, où se trouvait Caleb, la température du rocher dépasse les 70 °C. L’exploitation à de telles profondeurs ne peut se faire qu’en équipant les galeries de coûteux systèmes de ventilation qui aspirent l’air en surface, le refroidissent et le dispatchent dans tout le réseau. C’est pour ça qu’on ne creuse aussi profond que pour l’or ou les diamants. Regardez autour de vous, Poppy… En plus des fractures et des contusions, de quoi souffrent la plupart de ces pauvres types ?

— De brûlures ?

— Bien vu, approuva le Néo–Zélandais. Et pourtant, on peut dire qu’ils ont eu de la chance : après l’éboulement, la centrale de refroidissement a continué à fonctionner et à alimenter la galerie où ils étaient bloqués ; elle n’a rendu l’âme que peu de temps avant notre intervention, ce qui a limité les dégâts. Pour Caleb, par contre…»

Gretchen Vogt termina la phrase qu’il avait laissée en suspens : « Cela fait maintenant plus de vingt-quatre heures qu’il se trouve dans cette fournaise. C’est sans espoir, Poppy. »

 

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