Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 3 sur 319

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Point Zéro

27 mars 1938

En tout cas, Price n’eut pas l’air de se formaliser de son comportement : il se contenta de hausser les épaules, puis recommença posément à inspecter l’horizon.

Cela dura de longues minutes puis, soudain, il abaissa ses jumelles et poussa un long soupir.

« Je crois que le taxi est au rendez-vous », murmura–t–il avec soulagement.

 

27 mars 1938

 

« Poveracci ! Vous n’êtes que des incapables ! Des bons à rien ! Je vous ferai tous révoquer ! »

Les hurlements avaient pris un ton hystérique. Assis dans l’immense salle de la Mappemonde duPalazzo Venezia, le siège romain du gouvernement fasciste, les hommes les plus puissants d’Italie subissaient l’algarade depuis plusieurs minutes. Il y avait là le maréchal Italo Balbo, chef d’état–major et ministre de l’Aviation, l’amiral Domenico Cavagnari, son homologue de la Marine, Achille Starace, secrétaire national du parti fasciste et chef adjoint de la milice, Luigi Federzoni qui dirigeait la prestigieuse Académie des Sciences, sans oublier le très redouté sénateur Arturo Bocchini, le chef de la police d’État. Ce dernier estima que les choses avaient assez duré.

« Ça suffit maintenant, Benito, dit–il sans élever la voix. Au lieu de gueuler comme un porc, tu ferais mieux de nous écouter. On essaie tous de comprendre ce qui s’est passé. »

Comme il l’avait escompté, les hurlements cessèrent aussitôt. Tous les autres avaient piqué du nez ou feignaient d’admirer les inestimables chefs-d’œuvre de la Renaissance qui ornaient les murs du bureau privé. Nul autre que Bocchini n’aurait osé Interrompre le maître de l’Italie, et surtout pas d’une façon si cavalière. Souvent surnommé le « Vice-Duce » dans les quelques feuilles satiriques qu’il n’avait pas encore réussi à museler, l’homme régnait sans partage à la fois sur la police d’État et sur l’OVRA, la redoutable police secrète qu’il avait fondée en 1927, peu après l’accession au pouvoir du parti fasciste. Bien que totalement dévoué au Duce, Bocchini ne nourrissait plus la moindre illusion sur l’homme qu’il connaissait depuis plus de trente ans et qu’il était l’un des rares à tutoyer : il savait que derrière les airs de matamore et l’éloquence virile se cachait un homme indécis, velléitaire, gouverné par ses maîtresses, capable d’éclairs de génie politique mais aussi de longues périodes de dépression au cours desquelles il restait alité en déléguant toutes les décisions à ses subordonnés. Benito Mussolini tourna vers lui sa grosse tête rasée et l’apostropha d’un ton rogue :

« Je t’avais fait entière confiance pour cette opération, Arturo. Tu m’avais promis de ne pas lésiner sur les moyens !

— Et c’est exactement ce que nous avons fait. Il y a déjà plusieurs semaines que nous nous doutions de ses projets d’évasion. Nous avons doublé la surveillance habituelle de l’institut et placé un homme à nous au sein même de son satané laboratoire. Lorsqu’il a pris le bateau pour Palerme avant-hier matin, nous avons mobilisé un tiers de nos effectifs de Calabre et de Sicile… Un tiers, Benito ! Cela fait plus de quatre cents hommes ! Tous les ports de Sicile, tous les aérodromes, toutes les routes ont été tenus à l’œil, il n’aurait pas pu faire un pas hors de Palerme sans être pris. Et nous avons encore resserré le filet après avoir intercepté ses deux télégrammes, de peur qu’il ne mette fin à ses jours…

— Vu le résultat, tu aurais pu tout aussi bien mobiliser la garde pontificale ! Ne me dis pas qu’avec tout ce cirque, tu n’as pas été foutu de l’intercepter !

— C’est toi le responsable, et tu le sais très bien, cornuto ! C’est toi qui as exigé que son arrestation passe inaperçue et que nous le laissions d’abord se rendre en Sicile pour capturer aussi ses contacts ! Si nous avions fait comme je te l’avais proposé, nous l’aurions cueilli dès vendredi à Naples, avant même qu’il ne pose le pied sur ce maudit bateau ! »

Plusieurs des hommes présents avaient sursauté en entendant l’insulte, se demandant si Bocchini n’avait pas été trop loin. Mais Mussolini se contenta de lui lancer un regard venimeux avant de se tourner vers le chef d’état–major de la Marine :

« a–t-on au moins vérifié cette histoire d’avion géant, Domenico ? Le premier rapport que vous m’avez fourni était plutôt vague…

— La chose est malheureusement confirmée, Duce, répondit l’amiral Cavagnari en finissant de consulter les documents qu’une ordonnance venait de lui remettre. Nous disposons maintenant de deux témoignages concordants. Le premier nous vient du Cesare Battisti, un destroyer de classe Sauro engagé dans les manœuvres au sud de la Sardaigne. Ce bâtiment a été survolé ce matin à 2 heures 45 par un hydravion volant à très basse altitude, ce qui fait que l’équipage a eu le temps de le distinguer nettement. D’après le commandant du Battisti, l’appareil était énorme, avec une envergure atteignant la moitié de la longueur de son navire…

— C’est complètement absurde ! intervint le maréchal Balbo, chef des forces aériennes. Tu sais aussi bien que moi que ni les Anglais ni les Américains et encore moins ces cochons de Français n’ont encore d’hydravions lourds, même si les projets ne manquent pas ! »

Pour Mussolini, Balbo était aussi un compagnon de la première heure. Bon vivant, aviateur émérite et très populaire, l’homme qui était devenu à trente-trois ans le plus jeune ministre d’Europe en prenant le contrôle de la Regia Aeronautica était connu pour son franc-parler et sa liberté de ton vis-à-vis du Duce. Parfois surnommé le « Goering italien », il ne partageait pourtant guère les vues belliqueuses de son homologue allemand et préférait s’illustrer lors de meetings aériens ou de vols de démonstration ; son plus haut fait d’armes était d’avoir conduit une flottille de vingt–cinq hydravions dans un vol aller-retour entre Rome et Chicago pour l’Exposition Universelle de 1933, opération de prestige qui lui avait valu l’adulation des foules ainsi que de nombreuses jalousies au sein de la classe politique.

« Il faut croire que ce n’est plus le cas, répondit l’amiral avec un rictus ironique. Peu avant 8 heures ce matin, le croiseur Trieste opérant au large de Gibraltar a pu observer un très gros hydravion sans marques d’identification, volant plein ouest au ras des flots. L’équipage a eu le temps d’en prendre quelques photos, qui viennent juste de nous arriver par bélino. Je pense que vous reconnaîtrez sans mal cet appareil, messieurs », ajouta–t– il en tendant les clichés à Balbo et au Duce.

Ce dernier, qui s’apprêtait à parler, resta bouche bée en découvrant les photographies, et son visage devint d’une pâleur mortelle. Il demeura quelques secondes immobile puis se leva d’un bond en renversant sa chaise et se planta devant son ministre de l’Aviation en vociférant : « Fils de pute ! Porco stupido ! Je devrais te faire fusiller ! C’est toi qui les as vendus à Roosevelt !

— Chiudi il becco, buffone ! se mit à hurler Balbo en réponse. L’idée venait de toi, je te rappelle ! Qui est–ce qui n’arrêtait pas de gémir comme une vieille tante à cause des frais d’entretien de ces appareils ? »

Alors que l’assistance médusée contemplait les deux protagonistes prêts à en venir aux mains, une voix ironique s’éleva du fond de la salle :

« Vous me voyez désolé d’interrompre cette charmante réunion de famille, mais je me dois de signaler que ce triste fiasco illustre parfaitement l’impréparation de vos services de renseignement…»

Toutes les têtes se tournèrent vers le Graf Hans Georg von Mackensen, ambassadeur plénipotentiaire du Reich allemand. Ce dernier s’était invité à la réunion ordonnée par le Duce, et personne n’avait osé le mettre à la porte. L’homme dissimulait mal le mépris qu’il éprouvait pour les Italiens en général et pour le gouvernement de Mussolini en particulier. Il continua sur le même ton sarcastique : « Vous n’ignorez pas l’importance que le Führer attachait aux recherches de cet homme et la perte que sa fuite va représenter pour nos deux nations. Ai-je besoin de vous rappeler que c’est nous qui l’avons repéré lors de son séjour à Leipzig en 33, alors que depuis des années il travaillait sous votre nez sans que vous ayez eu la moindre idée de sa valeur ? Ai-je encore besoin de vous rappeler que nous vous avons offert notre assistance pour sa capture, et que vous avez décliné notre proposition ?

— Et moi, ai-je besoin de vous rappeler, monsieur l’ambassadeur, tonna Mussolini, que nous ne sommes pas encore un protectorat du Reich ! J’apprécie grandement l’aide de la puissante Allemagne, mais nous sommes encore capables de nous démerder par nous–mêmes !

— Force est de constater que non… L’accord passé en avril 36 entre nos deux pays prévoyait que nos services de renseignement travaillent main dans la main ; or vous nous avez délibérément tenus à l’écart de cette opération et…

— Il s’agissait d’interpeller un ressortissant italien sur le territoire italien, et ce sans effusion de sang, coupa sèchement Bocchini. Le jour où nous aurons besoin que vos brutes viennent massacrer dans nos rues, nous ne manquerons pas de faire appel à votre si précieuse collaboration, monsieur l’ambassadeur…»

Le ton était sans réplique. Mackensen frémit sous l’insulte mais se rencogna sans mot dire dans son fauteuil. Mussolini avait apprécié l’intervention de son chef de la police et se tourna vers lui : « Après tout, si ce traître préfère ces puzzoni d’Américains, bon débarras ! Il nous reste quand même ses travaux, l’Italie ne manque pas de savants dévoués capables de poursuivre ses recherches…

— J’ai bien peur de te décevoir, Benito. Dès que l’évasion a été confirmée, j’ai envoyé des hommes à son domicile et à ses bureaux de l’institut de Physique de Naples. Ils n’ont rien trouvé, niente ! Pas un mémoire, pas le moindre document de travail, pas le plus petit bout de papier ! Il a dû emporter tout ce qu’il pouvait et détruire le reste. C’est comme si cet homme n’avait jamais existé…

— Et quand bien même nous aurions récupéré des documents, je doute que nous aurions su les exploiter, intervint le sénateur Federzoni, le président de l’Académie des Sciences. Aucun de ses condisciples de l’institut ne lui arrive seulement à la cheville ; de l’aveu même de Fermi qui a été son directeur de recherches, il n’y aurait pas plus de deux ou trois physiciens en Europe capables d’appréhender réellement la nature de son travail…

— Précisément, nous avons encore ce Fermi, hasarda le Duce. Nous pourrions le contraindre à reprendre les expériences là où votre foutu génie les a laissées !

— Impossible, Benito, répondit Bocchini en hochant la tête. Fermi est intouchable. À la différence de notre homme qui a toujours été discret comme une ombre, lui est mondialement connu pour ses travaux sur l’atome et il dispose à l’étranger de soutiens politiques au plus haut niveau. En outre, il est presque certain qu’en décembre prochain il va recevoir le prix Nobel de physique. Le placer en résidence surveillée déclencherait une crise internationale et ne manquerait pas d’attirer l’attention sur les travaux en question… C’est bien ce que tu voulais éviter, non ?

— Et depuis quand vous souciez–vous de l’opinion des démocraties ? se plaignit l’ambassadeur Mackensen d’un ton exaspéré. C’est précisément à cause de ce genre de scrupules que nous en sommes là, et aussi parce que vos instituts de recherche sont des pépinières de Juifs et de communistes ! Vous savez très bien que votre traître n’aurait jamais pu organiser sa fuite sans bénéficier de tout un réseau de complicités auprès de cette racaille cosmopolite ! Si vous vous étiez décidés plus tôt à mettre en œuvre une politique raciale comme nous vous pressons de le faire depuis des mois, vous n’en seriez pas…

— Smettila di rompermi le coglione, stronzo ! explosa Mussolini en abattant le poing sur la table. Encore une remarque de ce genre, monsieur l’ambassadeur, et je te renvoie sur–le-champ à Berlin !

— Le Führer sera avisé…

— Tu peux dire à ton Führer qu’on l’encule, lui et ses lois raciales »,

ricana Italo Balbo qui haïssait le petit ambassadeur fanatique.(3)

C’en était trop pour le diplomate, qui se leva fou de rage et quitta la salle après avoir fusillé Balbo du regard. Tout le monde parut soulagé de son départ, et la tension baissa d’un cran. Comme vidé de toute énergie, Mussolini avait pris sa tête entre ses mains et resta assis immobile un long moment sans que personne n’ose rompre le silence. Le Duce finit par relever lentement la tête.

« On fait quoi maintenant, Arturo ? » demanda–t–il d’une voix lasse.

Sans répondre, Bocchini se leva et vint se poster face à la grande baie vitrée qui surplombait la Piazza Venezia, contemplant sans la voir la circulation animée en contrebas. À un jet de pierre, de l’autre côté de la place, se dressait le Vittoriano, l’affreux et colossal monument à la gloire de Victor-Emmanuel II qui déployait depuis un quart de siècle ses fontaines et ses colonnades de marbre blanc pour la plus grande joie des touristes et des pigeons. Un décor de carton-pâte, une énorme baudruche prétentieuse et vaine – à l’image du régime que tu sers, se dit–il avec amertume. Il se retourna vers le maître de l’Italie prostré sur son fauteuil et éprouva comme souvent un vague mélange de dégoût et de pitié. Sa fidélité à l’homme reprit pourtant le dessus, et il commença à parler doucement :

« Écoute, Benito, pour ce jeune homme c’est fichu, on ne le rattrapera jamais. Par contre, ce qu’on peut encore essayer, c’est d’éviter le ridicule. Si la presse étrangère apprend ce qui s’est passé, inutile de te faire un dessin… Notre chance, c’est qu’au moment de l’évasion, les passagers du Reggio étaient soit dans leur cabine, soit en train de dîner, personne ne s’est donc rendu compte de rien. J’ai tout de suite fait consigner les quelques membres d’équipage qui sont au courant, on va leur faire un peu peur et je réponds de leur silence. Même chose pour les hommes que j’avais à bord, par mesure de précaution ils sont déjà en route pour l’Ethiopie – tu sais que nous avons en ce moment des soucis avec les rebelles à la frontière soudanaise…

— Et pour le Reggio ? Le trou dans la coque doit se voir comme une mouche dans un pot de lait !

— Le ferry est actuellement mouillé dans un bassin discret du port de Naples, et les travaux de réparation commenceront dès demain. Officiellement, la coque a été endommagée par un choc contre un ponton lors de l’accostage ce matin. Même si les ouvriers se doutent de quelque chose au vu des dégâts, ils ne feront certainement pas le rapprochement avec la disparition d’un obscur employé de l’Académie. J’ai d’ailleurs donné des ordres très clairs à la presse pour que ces incidents ne soient pas mentionnés. Enfin, les deux télégrammes que nous avons interceptés parviendront comme prévu à leurs destinataires ; après tout, ce petitbrocco avait parfaitement orchestré son histoire de suicide, il n’y a aucune raison de proposer une autre version. »

Mussolini s’était levé et avait rejoint son chef de la police près de la fenêtre, considérant à son tour la vaste esplanade de la Piazza Venezia.

« Il reste le problème de Mackensen, Arturo, dit–il d’un air pensif. À l’heure qu’il est, ce salopard doit être en train de préparer le message qu’il va envoyer à Hitler…

— Mackensen est le cadet de nos soucis, répondit Bocchini avec un sourire cruel. Tu sais ce qu’on dit de moi, Duce : pas une aiguille ne peut tomber d’une table entre Naples et Venise sans que j’en sois aussitôt avisé… Dès que cette réunion est terminée, je file à l’ambassade, où je me ferai un plaisir de lui remettre cette enveloppe que je gardais au cas où. »

Mussolini ouvrit l’enveloppe et ne put s’empêcher d’éclater d’un rire énorme en parcourant les photos qui se trouvaient à l’intérieur.

« Comme tu peux le voir, reprit Bocchini, notre ami apprécie beaucoup la compagnie des petits garçons… Il paraît que son Führer est quelqu’un de très collet monté, je suis absolument sûr qu’il voudra lui éviter le choc de découvrir ces clichés ! »

Le Duce avait repris son sérieux et garda le silence un long moment, les yeux dans le vague.

« Tout est réglé, alors, finit–il par dire dans un souffle. C’est quand même dommage… Avec les découvertes de ce jeune homme, nous aurions pu faire de notre patrie une vraie nation guerrière au lieu de nous contenter de massacrer quelques nègres dans un trou perdu d’Afrique. Nous aurions eu des munitions pour traiter d’égal à égal avec ces fumiers de nazis…

— Tout est réglé, Benito, et à ta place je n’aurais pas trop de regrets. En fin de compte, toute cette histoire me semble complètement surfaite : les services allemands sont partis à la chasse au fantôme, et nous avons eu le tort de leur emboîter le pas. J’ai quand même pu glaner quelques informations sur ses travaux grâce à des hommes de confiance que nous avons à l’institut, je te ferai parvenir un mémo à ce sujet… Du vent, de pures spéculations, des folies irréalisables ! Je suis prêt à parier avec toi que ceux qui l’ont récupéré se lasseront vite de l’écouter et que nous n’entendrons plus jamais parler de lui…»

Et c’est exactement ce qui se passa.

 

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