Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 69 sur 319

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Point Zéro

12 h 09 UTC

Tu n’en seras jamais plus proche de toute ton existence, pensa–t– il. Pour ce que tu en as à foutre… Le lieutenant Tomski n’avait pas vraiment l’âme d’un explorateur. Pour tout dire, il commençait à en avoir sa claque de l’Antarctique. Il haussa les épaules une nouvelle fois : il était temps de rejoindre ses hommes, de terminer cette mission et de mettre les voiles. C’est alors qu’il faisait volte-face que son regard tomba sur l’effigie du Christ qui depuis près d’un siècle veillait sur l’étendue désolée. Et que ses yeux s’écarquillèrent de surprise.

 

12 h 09 UTC

 

« On dirait bien qu’on n’est pas les premiers sur ce coup, en fin de compte », déclara Joshua Tewaru.

Les deux cadavres qui gisaient sur la grève caillouteuse n’avaient plus que la peau et les os. Surtout les os, d’ailleurs : les seules parties molles subsistantes se limitaient à quelques fragments de peau momifiée adhérant au tronc et aux membres, mais pour l’essentiel les deux dépouilles étaient réduites à l’état de squelettes. Les corps étaient recroquevillés sur le côté en position fœtale, l’un à hauteur du milieu de l’embarcation et l’autre en regard de la poupe. Il ne restait rien de leurs vêtements à l’exception de quelques fibres pourries et de débris noirâtres – peut–être du cuir – à hauteur de leurs pieds. Sur cette plage glaciale et désolée à des milliers de milles de tout établissement humain, le spectacle des deux dépouilles pathétiques avait quelque chose d’infiniment triste et déprimant ; la même pensée s’imposa simultanément à plusieurs des membres du groupe : Sale endroit pour venir crever.

« Ça ne va pas être simple de dire de quoi ils sont morts, fit Viktor Bernstein à mi–voix.

— « Ils ? Pour ce que j’en vois, mon oncle, ça pourrait aussi bien être des pom-pom girls, remarqua l’holo de Sarah Miller. Faites-les quand même transporter à bord, on va essayer de voir ce qu’on peut en tirer. »

Pendant ce temps, Caleb et Joshua avaient entrepris d’inspecter la coque à moitié disloquée. Ils durent vite se rendre à l’évidence : la petite chaloupe était d’une conception des plus banales, d’un modèle adopté par toutes les marines du globe depuis au moins le milieu du dix-neuvième siècle. Aucun détail ne subsistait qui permît de la dater avec plus de précision, ni d’en connaître la nationalité. Visiblement, l’embarcation n’était pas pontée, mais on distinguait encore les débris de plusieurs planches pourries disposées en travers. Des bancs de nage ? Il était difficile de dire quel pouvait avoir été le mode de propulsion : aucune trace d’un moteur à la poupe, et rien qui ressemblât à des rames. Par contre, l’attention de Caleb fut attirée par une curieuse structure coincée sous des bouts de bois décomposés à proximité de la proue. Après l’avoir dégagée, il réalisa qu’il s’agissait incontestablement d’un objet technologique. Mais de quelle nature ? De la taille et de la forme d’une petite glacière, l’appareil devait peser une vingtaine de livres et n’était plus qu’un bloc de rouille compacte où aucun détail n’était plus discernable. Caleb montra sa trouvaille à One-Shot qui haussa ses épaules massives de façon éloquente. Un truc de plus à rapporter à Sarah…

Caleb s’intéressa de nouveau aux deux dépouilles. Quelqu’un avait apporté un panneau métallique et l’on s’apprêtait à les basculer dessus afin de pouvoir les transférer en un seul morceau à bord du Global Defender. C’est à cet instant que le jeune homme remarqua un détail qui lui avait échappé jusqu’alors : de longues fibres pourries dans la main momifiée d’un des cadavres, apparemment tout ce qui restait d’une corde en chanvre. Le lien avait dû se rompre au moment du retournement de la coque, mais Caleb n’eut guère de mal à repérer son autre extrémité : un peu mieux conservée, elle était nouée au bordé tribord à peu près à mi-longueur de l’embarcation. Une idée commençait à prendre forme dans son esprit ; il observa à nouveau les deux cadavres, et la coque qui les avait dissimulés…

Et comprit soudain ce qui s’était passé.

« Cette disposition des corps… fit–il à l’adresse de Joshua. Elle n’est pas fortuite. Ce n’est pas la marée qui les a déposés là…

— Tu penses à quoi ? demanda son ami. À une mise en scène volontaire ? Mais qui pourrait bien avoir fait ça ?

— Eux-mêmes, Josh. Ils se trouvaient déjà sur cette plage. Ils se sont roulés en boule sur le sol…»

Le géant tatoué saisit d’un seul coup où Caleb voulait en venir : « Et ils ont rabattu le canot sur eux en s’aidant de la corde… Ils voulaient se protéger de quelque chose !