Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 301 sur 319

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Point Zéro

14 h 38 UTC

— Un virus péteur ? s’étrangla Gretchen Vogt qui croyait avoir mal entendu.

— Exact. Chaque fois que les analystes appuyaient sur la touche ESPACE, l’ordi faisait un bruit de pet… Un peu déstabilisant quand on est occupé à taper des mémos ultra-secrets. Ils ont quand même mis deux jours à nettoyer leur système !

— Et il fait quoi, maintenant ? demanda Caleb avec un sourire amusé.

— Maintenant, répondit Sanjiv, il va sur ses seize ans. Et il est directeur des projets spéciaux chez Goopple. Numéro deux, en d’autres termes. »

Durant cet échange, Kjölsrud était demeuré muet, le regard perdu dans le vide, l’air très concentré. Il resta ainsi encore quelques instants, puis parut se décider : « D’accord, murmura–t–il. On va essayer. »

Puis il se pencha vers son voisin de droite : « Viktor, lui dit–il. Tu veux bien appeler Dubaï, s’il te plaît ? Le dernier étage de la tour Goopple. Il faut que je parle à qui tu sais. »

Lorsque la conversation fut terminée, Kjölsrud reposa doucernent le combiné. C’est alors seulement qu’il remarqua le regard médusé que Caleb pointait vers lui. Pas seulement Caleb, d’ailleurs : Joshua, Gretchen et même One-Shot avaient exactement la même expression.

« Un problème, les amis ? murmura le vieil homme.

— Euh… dit Caleb d’une voix un peu hésitante. Le type à qui vous venez de parler… Il n’est pas censé être mort ?

— C’est vrai, fit le milliardaire. Il a eu quelques soucis de santé. Mais les informations concernant son décès étaient, disons… très exagérées. »

Et comme Caleb continuait à le fixer avec incrédulité, il ajouta : « Vous savez, monsieur McKay… ce type, comme vous dites, a déjà changé la face du monde plus qu'Hitler et Jésus-Christ réunis. Et il n’a pas encore fini… en fait, il vient juste de commencer. Croyez-vous vraiment que j’allais lui permettre de mourir ? »

 

14 h 38 UTC

 

La clairière était située au centre d’une vaste zone boisée près de Hkangje, un petit village de forestiers à trente kilomètres de Myitkina, la capitale de l’État du Kachin au nord–est de la Birmanie. Elle se trouvait également à moins de cinq kilomètres à vol d’oiseau de la frontière chinoise, ce qui, dans le cas présent, n’avait rien de fortuit.

Une vingtaine de camions d’apparence militaire étaient garés dans la clairière. L’échange paraissait sur le point de se terminer : transbahutées par une noria d’hommes en uniforme vert, les dernières caisses passaient d’un camion à l’autre. L’opération avait duré un peu moins de deux heures. Sans perdre de temps, les responsables des deux détachements se serrèrent la main puis tous les hommes remontèrent dans leurs véhicules respectifs. Un instant plus tard, les camions se mettaient en marche dans un épais nuage de gaz d’échappement. En deux groupes distincts : la moitié des véhicules prirent la route sinueuse qui menait au village de Hkangje, pendant que l’autre s’engageait dans l’autre direction, sur le chemin de terre qui conduisait à la frontière chinoise.

Bingo ! pensa Jason Poliecki.

Contrairement à une idée répandue, la résolution optique des satellites-espions KH-13 – dix centimètres dans des conditions atmosphériques optimales – n’est pas assez poussée pour lire une plaque d’immatriculation ou reconnaître un visage.

Mais, dans le cas présent, c’était largement suffisant pour faire le boulot : grâce à son flair, le jeune homme venait de décrocher la preuve que, malgré l’embargo international décrété deux ans auparavant suite au massacre de la pagode Shwedagon, la Chine continuait tranquillement à fournir armes et munitions à son vieil allié birman. Pas de quoi déclencher la Troisième guerre mondiale ; tout le monde se doutait bien de ce qui se trafiquait dans cette zone frontalière. Mais largement de quoi peser dans le cadre de futures négociations commerciales bilatérales : les Chinois détestaient qu’on leur mette le nez dans leur caca, surtout sur la scène internationale.

Poliecki eut un soupir de satisfaction. Depuis la veille où, à sa grande surprise, il avait été muté à la division « Sud-est asiatique », le jeune homme buvait du petit lait. Finies les longues heures d’ennui à scruter des banquises désertes… Il n’avait pas très bien compris pourquoi la division « Pôles et régions circumpolaires » avait été brusquement fermée pour une durée indéterminée, mais à dire vrai, il s’en moquait complètement. Pour la première fois depuis qu’il avait signé au NRO, il avait enfin l’impression de se rendre utile.

Après un bref instant de réflexion, il décida de suivre le contingent chinois. La preuve serait complète lorsqu’il les aurait filmés en train de repasser la frontière, sans doute à destination de Tengchong, le gros bourg de la préfecture de Baoshan à l’extrême ouest du Yunnan. Constatant que la file de camions allait sortir du champ de la caméra satellite, il actionna son trackpad pour faire un zoom inverse et recentrer l’image dix kilomètres plus à l’est.

Rien ne se passa.

Il essuya machinalement sa main sur son pantalon couvert de miettes – il y avait parfois un mauvais contact avec le pavé tactile quand ses doigts étaient encore tartinés de la graisse de son dernier donut – puis réessaya.

Toujours rien.

Il maugréa : tous les camions étaient maintenant sortis du champ, et ils ne devaient plus être très loin de la frontière. S’il ne trouvait pas rapidement un moyen d’agir sur cette foutue image sa preuve allait lui filer sous le nez. L’idée lui traversa l’esprit que son clavier pouvait avoir un bug, ce qui vu le prix de l’équipement mis à sa disposition aurait été un comble. Mais, bien vite, le concert d’exclamations et de jurons qui commençait à s’élever des autres postes de travail lui fit rejeter cette hypothèse : ce n’était pas son clavier qui déconnait.

Ça semblait plus sérieux.

Comme beaucoup d’analystes, Poliecki avait un sérieux bagage d’informaticien. D’autant plus solide, dans son cas, qu’avant d’être embauché par le gouvernement, le jeune homme obèse et d’une timidité maladive avait passé la plus grande partie de son adolescence dans un tête-à-tête exclusif avec son ordinateur. De ces quelques années en immersion totale qu’il avait soigneusement passées sous silence au moment de son recrutement, il avait conservé un impressionnant répertoire d’adresses de sites X, mais aussi une connaissance très approfondie de l’architecture d’un système informatique. Ainsi que des moyens de remédier à ses dysfonctionnements.

Il tapa rapidement quelques lignes de code et commença à explorer le Système. À sa grande surprise, celui–ci n’était pas complètement bloqué, mais les routines de vérification qu’il lançait s’exécutaient avec une extrême lenteur, comme si la puissance de travail allouée au traitement des données satellitaires était en chute libre. Par des voies détournées, il parvint cependant à progresser petit à petit dans les rouages internes du gigantesque complexe informatique. Assez vite, il se rendit compte que les terminaux et la connectique n’étaient pas en cause : le problème se situait bien au niveau des unités centrales, les douze énormes IBM Roadrunner montés en parallèle qui se trouvaient au sous-sol du bâtiment 4. Plissant le front de concentration, il tapa fébrilement une série de nouvelles instructions, et après quelques tâtonnements finit par accéder au moniteur général d’activité.