Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 215 sur 319

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Point Zéro

09 h 11 UTC

« Jeeves, murmura–t–elle en reculant un peu de manière à pouvoir embrasser toute la rangée de cadrans dans son champ visuel. Tu peux m’interpréter ça ?

< Bien sûr, mademoiselle, répondit l’IA dans la seconde. Nous avons encore un peu plus de six mille deux cents litres répartis sur les six réservoirs tribord, et seulement deux mille quatre cents dans ceux de bâbord. Une disproportion tout à fait anormale vu que les pompes fonctionnent de façon symétrique. L’hypothèse la plus plausible est qu’un ou plusieurs des réservoirs de bâbord aient été perforés par une rafale avant le décollage – une chance que ces moteurs soient des diesels : avec de l’essence, nous aurions explosé aussitôt. Il y a aussi les milliers d’impacts sur le fuselage, qui accroissent la traînée de l’avion. En tous cas, il nous reste actuellement trente-neuf pour cent du plein ; nous avons consommé plus du double de ce qui était prévu. >

— Résultat des courses ? demanda–t–elle.

< Panne sèche dans un peu moins de quatre heures. On n’a pas de quoi aller jusqu’à Grytviken. >

Tout en réfléchissant à cette information, elle fureta encore une ou deux minutes dans le local machines, puis regagna le cockpit et se rassit pensivement dans le fauteuil du pilote.

Au moins, se dit–elle avec philosophie, ça simplifie la donne. Aucun regret à avoir.

 

09 h 11 UTC

 

« Le concept de micro trou noir, ou “trou noir quantique”, a été théorisé par Stephen Hawking au début des années soixante–dix. À la différence des trous noirs astrophysiques, aucune donnée observationnelle n’a jamais permis de le confirmer… jusqu’à aujourd’hui, bien sûr, fit Sanjiv avec un grand sourire.

— Tu peux développer un peu ? » demanda Sarah Miller.

Le jeune savant hocha la tête : « Pour Hawking, poursuivit–il, des microsingularités pouvaient avoir été produites en très grand nombre au moment du Big Bang et se seraient ensuite disséminées dans tout l’Univers, où elles auraient persisté jusqu’à l’époque actuelle. Plus récemment, d’autres chercheurs ont envisagé la possibilité d’une création continue de micro trous noirs sous l’effet de phénomènes naturels hautement énergétiques, par exemple l’interaction des rayons cosmiques avec les couches de la haute atmosphère terrestre. Suggérant par là même qu’il pourrait être possible de reproduire ces phénomènes en laboratoire.

— Attends un peu, l’interrompit Gretchen Vogt. Ça me dit quelque chose… Il n’y avait pas eu une polémique à ce sujet il y a quelques années, au moment de l’inauguration de cet accélérateur de particules en Suisse ?

— Exact, approuva Sanjiv. Et pas juste une polémique. Les groupes de pression ont déposé plusieurs plaintes devant la Cour européenne pour

tenter de faire annuler le lancement du LHC(35), en prétextant le risque de création d’un trou noir dans le collisionneur…

— Je m’en souviens aussi, intervint Sarah. Ils ont été déboutés quand le CERN a indiqué que la quantité d’énergie nécessaire dépassait de quinze magnitudes les possibilités technologiques actuelles. »

Sanjiv hocha la tête : « C’est vrai – tout au moins dans notre espace conventionnel à trois dimensions. Il est élémentaire de calculer que la formation d’un trou noir microscopique y demanderait une impulsion minimale de 1016TeV. À supposer qu’on sache produire autant d’énergie, un calcul tout aussi élémentaire montre qu’avec les meilleurs systèmes de confinement magnétique actuels, il faudrait pour y arriver un accélérateur circulaire de la taille de notre galaxie. Ceci dans notre espace à trois dimensions, je le répète.

— Pourquoi ? marmonna Vandell Richardson d’une voix pâteuse. Il y en a un autre ? »

L’ex-marine avait refait surface un peu plus tôt dans la matinée et avait été installé aussi confortablement que possible dans un coin de la soute. Soigné avec les moyens du bord, il avait repris des couleurs, mais se ressentait encore de sa commotion cérébrale ; malgré tout, il faisait depuis quelques minutes des efforts méritoires pour participer à la conversation.

« Il y en a plein d’autres, Vandell, sourit Sanjiv. Ceux qui nous intéressent sont les espaces à dix dimensions prévus par la théorie des supercordes – une des constructions mathématiques qui cherchent à unifier mécanique quantique et relativité générale. En gros, à concilier le fait qu’à l’échelle subatomique, le chat de Schrödinger est sans problème à la fois mort et vivant, alors qu’à notre échelle, il a un peu plus de mal.