Point Zéro
Chapitre 6
Comme toutes les nuits où tu n’as rien pris, le cauchemar. Le scénario est immuable, tu en connais chaque détail comme une leçon répétée ad nauseam. De toutes tes forces tu voudrais te réveiller ou changer le script, mais l’enchaînement des scènes est aussi inexorable que le cours du temps. Comme toujours, le rêve débute dans le dressing de la nouvelle maison. Papa est déjà dans le garage, avec Sonny et Pasquale. Maman vient de t’habiller et, pendant quelle donne ses dernières consignes à la baby-sitter qui va garder Giorgino, tu aides Michael à mettre ses souliers. Michael a presque cinq ans et, bien qu’il prétende le contraire, il ne sait pas encore nouer ses lacets ; en fait, il est ravi que sa grande sœur lui donne un coup de main, mais il est bien trop fier pour le reconnaître. Tu n’aimes pas trop ta grosse robe en taffetas, tu sais que tu vas avoir trop chaud. Tu as tout le temps chaud dans ce pays où le soleil fait mal aux yeux, pourtant Maman continue à t’habiller comme si on était encore à Chicago ; après tout, dit– elle, on n’est encore qu’à la mi-avril. Aujourd’hui, Papa est d’excellente humeur, il n’arrête pas de rigoler avec ses hommes et de lancer des plaisanteries dans l’autre langue – celle que Maman lui a interdit d’utiliser devant toi et Michael.
Tu sais depuis longtemps que Papa ne fait pas un travail comme les autres. Les regards soupçonneux des autres parents quand Sonny ou Beppo viennent te chercher à l’école ne te surprennent plus ; tu regrettes seulement de n’avoir jamais pu inviter une de tes amies à la maison. Sans savoir au juste ce qu’il fait, tu devines que Papa doit vivre des aventures extraordinaires et cela te rend très fière de lui. À Chicago, il y avait toutes ces réunions avec des messieurs importants qui arrivaient et repartaient très tard dans la nuit – avec eux, Papa parlait toujours dans l’autre langue. Les armes sur la table. Les cigares. Les grosses liasses de billets échangées entre deux rasades de bourbon ou de grappa. Maman n’avait jamais voulu que tu y assistes, mais elle ignorait qu’une fois dans ta chambre tu n’avais qu’à déplacer discrètement une latte du plancher pour disposer d’un point d’observation idéal. Et puis, il y avait eu cette soirée pleine de tumulte où Beppo était revenu en titubant, pâle comme un linge, avec une grosse tache de sang sur l’épaule. Michael avait été terrorisé et s’était mis à pleurer. Papa était rentré dans une rage folle et avait passé des heures à hurler au téléphone. Plus tard dans la nuit, il s’était violemment disputé avec Maman et, le lendemain, celle–ci arborait un gros bleu sur le visage ; par la suite, ils n’avaient plus jamais évoqué cet épisode.
La scène suivante se passe devant la maison. Sonny a sorti la Lincoln et se trouve déjà au volant. Papa s’installe à côté de lui. De toute ta volonté, tu luttes pour ne pas rentrer dans la voiture. Peine perdue : la petite fille du rêve adore la grosse limousine noire aux chromes éclatants qu’on ne prend que pour les grandes occasions ; elle se précipite sur la banquette arrière pour rejoindre Maman et Michael.
« Où on va, Papa ? demandes-tu au moins pour la dixième fois.
— On va à l’inauguration de la nouvelle boutique de Papa », te répond-il avec un grand sourire. Il paraît radieux, et les soucis des derniers jours semblent envolés. Il a mis un beau costume croisé anthracite et une cravate perle sur sa chemise blanche immaculée. « Tu vas voir, continue-t–il, c’est une grande maison où les gens viennent pour jouer.
— Pour jouer ? Comme à la marelle ou à saute-mouton ?
— Un peu comme ça. Sauf qu’ils payent pour jouer, et que cet argent est pour nous. »
Tu essaies d’imaginer des grandes personnes en train de jouer comme dans la cour de récréation, et ça te paraît étrange – d’autant plus étrange s’ils donnent de l’argent pour cela. Mais si Papa le dit, ça doit être vrai.
Maintenant, la voiture est en train de rouler. Michael est grognon, son costume et ses souliers le serrent ; Maman essaie de le consoler en lui disant que là où l’on va, il y a l’air conditionné. Papa a ôté son chapeau et essuie quelques gouttes de sueur sur son front avec son mouchoir en baptiste. Comme prévu, il fait déjà très chaud et ta robe te gratte. Tu détestes cette ville en chantier perdue au milieu d’un désert poussiéreux, avec quelques montagnes pelées pour tout horizon. La voiture passe sans s’arrêter devant un grand bâtiment tout neuf entouré de fontaines et de parterres végétaux – un luxe incroyable dans cet endroit ; une énorme enseigne au néon, allumée en plein jour, indique son nom : le Flamingo. Plus que quelques secondes, maintenant. Tout en sachant que c’est inutile, tu fais un effort désespéré pour traverser la barrière des années et hurler à Papa de sortir son arme et de stopper la voiture… Mais rien n’y fait, le film se poursuit imperturbablement. Papa a l’air à nouveau un peu soucieux, il est en train de dire quelque chose à Sonny à propos d’Oncle Vincenzo qui doit le rejoindre à la cérémonie d’inauguration. Oncle Vincenzo est en ville depuis quelques jours, mais il ne dort pas à la maison. Tu n’aimes pas beaucoup le frère aîné de Papa ; il parle mal anglais, avec un très fort accent, et semble toujours traiter son cadet avec condescendance. Ils se sont rencontrés avant-hier pour discuter et après l’entretien Papa était très énervé ; il a dit qu’au lieu de se mêler de ses affaires, son frère n’avait qu’à rester garder les chèvres en Sicile – en fait, Papa a utilisé un autre mot, et Maman s’est mise en colère en le priant de surveiller son langage devant les enfants.
Soudain, la voiture pile au milieu de la rue. Un gros camion vient de lui couper le passage et de se mettre en travers. À partir de là, le cauchemar n’est plus qu’une succession d’images kaléidoscopiques entrecoupées de hurlements. Papa a tout de suite compris, il gueule à Sonny de faire marche arrière. Au lieu de ça, Sonny coupe le contact, arrache la clé et bondit hors de la voiture. Papa essaie de le retenir, mais trop tard. C’est la dernière image que tu garderas de lui : de profil, un bras tendu, penché vers la portière du conducteur restée ouverte ; sur son visage tu ne lis ni peur ni colère, mais une affreuse expression de chagrin. Maman hurle. Trois silhouettes apparaissent d’un seul coup devant le pare-brise ; tu n’as pas le temps de les distinguer, déjà les premières détonations retentissent et la vitre explose en une myriade de particules brillantes. Sans crier gare, quelque chose de lourd t’écrase sur le siège et t’empêche de voir : Maman s’est jetée sur toi et Michael pour essayer de vous protéger. Tu sens son corps tressauter sous les impacts. Des choses dures rentrent dans ton dos et dans ton ventre, et te font affreusement mal ; un autre choc te broie l’épaule et tu pousses un jappement de douleur. Juste à côté de toi, Michael hurle de terreur puis s’arrête soudain, en plein milieu d’un cri. Les détonations continuent dans un vacarme assourdissant : claquement du métal contre le métal, verre brisé, impacts plus mous des balles contre les sièges et les corps. Après un temps infini, tout s’arrête et le silence se fait. Tu es toujours coincée sous Maman qui ne bouge plus. L’air est saturé de cordite. Tu as du mal à respirer et l’impression que tes poumons se remplissent de liquide ; dans ta bouche, le même goût métallique que lorsque tu perds une dent, mais en beaucoup plus fort. Quelque chose de chaud et de gluant dégouline sur ton visage ; bien plus tard, en regardant les photos du légiste, tu comprendras qu’il s’agit de la cervelle de Maman.