Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 251 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

21 h 42 UTC

— D’accord pour attendre demain, mais pourquoi se donner la peine d’aller là–bas ? Nous avons encore quelques radios en état de marche, il nous suffira d’appeler Devereaux pour qu’il vienne nous ramasser avec l’hélico ; de là, nous pourrons filer directement sur Ushuaïa, où le Second Chance nous attend. Bien sûr, je vous déposerai ensuite avec vos amis sur l’aéroport de votre choix, c’est le moins que je puisse faire…»

Une troisième silhouette se joignit à eux : c’était Joshua qui s’était rapproché en silence : « Une minute, dit–il à Kjölsrud. Il y a encore quelque chose…

— Vous voulez me parler de vos émoluments, monsieur Tewaru ? grinça le vieil homme avec un soupçon d’irritation. N’ayez crainte, vous serez tous largement rétribués, ainsi que Viktor vous l’a promis.

— J’y compte bien, mais ce n’est pas ça, fit le Néo–Zélandais avec un sourire. Même si l’hélico vient nous chercher, il faut vraiment qu’on retourne à Grytviken.

— Et pourquoi donc ? Vous croyez que j’ai envie de faire du shopping ?

— Possible, ils font des promos sur les bagages. Une vieille mallette en cuir un peu défraîchie, ça vous intéresserait ? »

 

21 h 42 UTC

 

La lueur du feu de bois projetait des ombres dansantes sur les parois mal équarries de la vieille galerie. Grâce aux baraquements effondrés qui jonchaient le plateau, le combustible ne manquait pas, leur fournissant à la fois chauffage et lumière – un confort d’autant plus appréciable que la plupart des combis étaient àprésent à court d’énergie. En ratissant leurs poches, ils avaient même retrouvé un peu de nourriture : quelques barres chocolatées empruntées aux réserves du laboratoire suborbital, une ration de combat échappée à la voracité de One-Shot, et même un donut passablement rassis qui traînait depuis un temps indéterminé dans le pack dorsal de Poppy. Pas de quoi festoyer, mais tout de même assez pour calmer un peu la faim qui les taraudait.

Un bruit de pas se fit entendre. C’était Vandell Richardson qui revenait de l’extérieur. Sa combinaison était couverte de flocons de neige à demi fondus, indiquant que les conditions météo ne s’étaient pas vraiment améliorées. L’ex-marine avait la mine sombre et soucieuse, ce qui n’annonçait rien de bon. Il s’assit sans un mot.

« Tu n’as pas réussi à les joindre ? demanda Viktor Bernstein.

— Si, répondit Richardson, bien sûr que si. Ça m’a bouffé le peu de jus qui restait dans les batteries, mais j’ai réussi à établir le contact.

— Alors ?

— Alors ils viennent nous ramasser demain matin, comme prévu. Le temps est aussi pourri en bas qu’ici, il paraît qu’on n’y voit pas à dix mètres. Pas question de voler dans ces conditions. »

Bernstein le considéra avec circonspection. Les deux hommes se connaissaient bien, et il se doutait que la météo n’était pas seule en cause. « Tu fais une drôle de tête, Vandell, lui dit–il. Il y a autre chose ? »

L’autre haussa les épaules. « C’est Lyndon, finit–il par lâcher. Il se trouvait dehors au moment du flash. Il est gravement brûlé. Et aveugle.

— Mon Dieu ! fit Bernstein. Et les autres ?

— Jill et Charlie vont bien, mais ils sont tous les deux sous le choc. »

Pendant quelques instants, on n’entendit plus que le crépitement du feu qui dévorait joyeusement les vieilles planches vermoulues entassées au milieu de la galerie. Puis une voix murmura : « Je suis désolé…»

C’était Kendall Kjölsrud.

Le vieil homme semblait bouleversé. « Je suis désolé, répéta–t–il. Je suis l’unique responsable de ce gâchis. Toutes ces vies perdues… Je regrette infiniment de vous avoir entraînés là–dedans. »

Caleb le regarda avec étonnement. Il n’en était plus à une surprise près venant du vieil original, mais celui–ci semblait à ce point imperméable à l’autocritique qu’il avait du mal à en croire ses oreilles.

En tous cas, pensa–t–il, s’il joue la comédie, il est très fort.

Kjölsrud se tourna ensuite vers Joshua : « Espérons au moins que tout ça n’a pas été fait en vain, continua–t–il comme s’il se parlait à lui–même. Monsieur Tewaru, vous aviez quelque chose à nous annoncer, je crois ? »

Joshua paraissait lui aussi désarçonné par le soudain changement d’attitude du vieillard. « C’est exact, monsieur, dit–il après un instant. Vous vous souvenez qu’avant notre… atterrissage nous étions en train de lire le journal tenu par l’ancien directeur de la station de Grytviken. Nous venions de terminer le passage sur le crash de l’autre Dornier quand Caleb et vous avez dû regagner le poste de pilotage.

— C’est vrai, dit Caleb. Tu avais repéré quelque chose d’intéressant sur la page suivante, c’est bien ça ?

— Intéressant, c’est le moins qu’on puisse dire… Comme il me restait un peu de temps avant de regagner le local machines, j’en ai profité pour parcourir le reste du journal et j’ai chargé dans ma mémoire combi les passages contenant des infos exploitables. Voilà ce que ça donne…»

Il fit quelques réglages au niveau du petit projecteur holo intégré dans son gantelet gauche. Un instant plus tard, une page de texte apparut comme par magie et se mit à flotter dans l’air à quelques centimètres au–dessus de l’appareil. La définition de la petite console tactique n’était pas formidable, si bien qu’ils durent faire cercle pour distinguer les premiers mots en haut du document :

« 4 september 1946. I morges hadde vi et lite mirakel…»

Le grand Néo–Zélandais s’éclaircit la voix et commença aussitôt à traduire le texte norvégien :

« 4 septembre 1946. Ce matin, il s’est produit un petit miracle. Après avoir louvoyé pendant plus de deux semaines dans ces eaux incertaines qui séparent la vie et la mort, notre inconnu a enfin repris conscience. Un succès de plus à porter au crédit de notre toubib ; pour ma part je n’aurais pas misé une couronne sur les chances de survie de ce malheureux. Nous sommes tous très anxieux de découvrir ce qui a bien pu se passer, mais l’homme est encore si faible que j’ai préféré ne pas le harceler de questions. Nous en saurons plus dans quelques jours, si sa bonne étoile ne l’abandonne pas d’ici là…

10 septembre 1946. L’homme se rétablit étonnamment vite et bien. L’affreuse blessure à la place de son œil gauche a enfin cessé de suppurer, et sa fièvre est tombée ; pour le Docteur Svensson, il est à peu près tiré d’affaire, sauf complication de dernière minute. Nous avons pu échanger quelques mots avec lui cet après–midi et en apprendre un peu plus sur les circonstances du drame. Il nous a dit s’appeler Mace – Alexander Mace –

et serait de nationalité américaine. À l’entendre, ses compagnons et lui

faisaient partie d’une expédition géodésique chargée de procéder à des relevés dans le secteur de la péninsule Antarctique en vue de l’implantation d’une base scientifique permanente. Ils se trouvaient sur le chemin du retour vers la Terre de Feu quand une avarie mécanique a contraint leur pilote à se dérouter vers nos eaux dans l’espoir de pouvoir y réparer – le sort en a hélas voulu autrement. L’homme s’est montré très affecté quand nous lui avons annoncé qu’il était le seul survivant et que nous n’avions pu repêcher qu’une seule autre victime. D’après lui, l’expédition comptait une bonne vingtaine de personnes au total, équipage de l’hydravion compris. Il nous a également demandé si la nouvelle de la catastrophe avait déjà été diffusée et a paru surpris lorsque nous lui avons répondu que ce ne serait pas possible avant le retour du navire de ravitaillement au début du mois prochain. Nous avons dû interrompre la conversation à ce stade tant il était épuisé, mais j’espère que nous pourrons la reprendre prochainement.

12 septembre 1946. M. a pu se lever ce matin, et, à peine sur ses deux jambes, son premier souhait a été de rendre hommage à son coéquipier décédé. Nous avons essayé de l’en dissuader, d’une part compte tenu de son état de faiblesse et aussi parce que le cadavre est terriblement mutilé, mais il a tant insisté que nous avons bien été obligés d’exaucer sa prière. Nous l’avons donc conduit dans la petite resserre où nous avons entreposé la bière provisoire et lui avons montré le corps. Il est resté de longues minutes immobile à contempler cette pauvre dépouille, puis a demandé à regagner sa chambre. Comme je l’appréhendais, il s’est malheureusement montré incapable d’identifier la victime. D’après lui, il pourrait s’agir d’un des officiers radio, ou bien d’un mécanicien du bord, mais il nous a dit ne pas connaître le nom de tous les membres de l’équipage.

C’est à ce moment que nous lui avons parlé de la mallette. Sa première réaction en apprenant que l’objet avait été sauvé a été des plus surprenantes : un mélange d’émotion intense et de stupéfaction, comme nous ne lui en avions pas vu jusqu’à présent. Non moins étrange a été la vitesse avec laquelle il s’est repris, comme s’il craignait d’en avoir trop montré. Il a ensuite demandé à en inspecter le contenu : là encore, son attitude tandis qu’il compulsait ces pages couvertes de symboles incompréhensibles n’a pas manqué de nous étonner – comme s’il balançait entre attirance et répulsion, tout en essayant de masquer l'une et l’autre. Je l’ai invité à nous dire s’il savait de quoi il s’agissait, et il m’a répondu qu’il avait souvent vu ces feuillets entre les mains d’un opérateur radio qu’il ne connaissait que par son surnom : “Blackjack” ; selon lui, l’homme avait une passion pour les jeux d’argent et essayait depuis des années de mettre au point une martingale pour rafler la mise au casino. Je dois avouer que cette explication m’a un peu laissé sur ma faim. Cela et d’autres détails dans l’attitude de M. – par exemple ses réponses évasives aux questions portant sur les commanditaires de cette fameuse expédition, ou sur l’identité de ses compagnons – m’incite à penser qu’il ne nous dit peut–être pas l’entière vérité. D’un autre côté, qu’un homme ayant subi de telles blessures à la tête puisse présenter des trous de mémoire n’est pas pour surprendre le Docteur Svensson. En tout état de cause, nous n’avons strictement rien à reprocher à ce pauvre homme, et mon travail est d’administrer pour le mieux cette station, pas de jouer les détectives. Aussi me bornerai-je à faire un rapport circonstancié de cette affaire et à le transmettre en janvier à notre siège de Buenos Aires, en même temps que les documents comptables pour l’exercice en cours.

21 septembre 1946. Cette épouvantable tempête qui nous tenait depuis dix jours a enfin lâché prise, et nous avons pu procéder à l’inhumation de ce malheureux que nous ne connaîtrons jamais que sous le nom de “Blackjack”. C’est aujourd’hui le premier jour du printemps, mais il faut vraiment regarder le calendrier pour s’en convaincre : le froid reste effrayant et le sol est encore dur comme du roc, à tel point que notre brave Tidemann qui, à l’occasion, remplit les fonctions de fossoyeur m’a demandé si nous pouvions utiliser l’une des tombes désaffectées au lieu d’en creuser une nouvelle. Je lui ai dit que je n’y voyais aucun inconvénient, et nous avons choisi celle de ce pauvre Nils Bjernstad, qui était restée béante depuis que sa famille a fait rapatrier son corps à Bergen l’été dernier. Notre inconnu aura donc le privilège de reposer à la droite du Boss, un endroit certainement pas pire qu’un autre pour y passer l’éternité.

La cérémonie a été des plus sobres, pour ne pas dire expéditive. Nous n’étions qu’une dizaine : après cette période de repos forcé, l’exploitation doit absolument reprendre et il n’était pas question de décréter un jour chômé sous prétexte d’enterrement. Après le sermon de notre pasteur, Mace a tenu à prononcer quelques mots ; un éloge très banal, mais l’émotion qu’il y a mise – l’homme semblait sincèrement bouleversé – m’a renforcé dans cette idée qu’il était bien plus proche du disparu qu’il n’a voulu le reconnaître. Non moins étonnante, sa volonté de déposer dans la tombe la fameuse mallette en cuir. Lorsque je lui en ai demandé la raison, il m’a dit que “Blackjack” avait mis toute sa vie dans ces fichus calculs qu’il était le seul à comprendre, et que lui–même n’avait pas l’intention de s’embarrasser de cet objet. Il a ajouté ; “d’une certaine manière, c’est ça qui l’a tué”, sans s’étendre davantage sur le sens de ces paroles énigmatiques. Après tout, pourquoi pas ? De toute façon, vu le vent glacial qui n’a cessé de balayer le cimetière, nous étions tous transis jusqu’aux os et personne n’avait envie de perdre du temps à discuter…

2 octobre 1946. Le Jan Mayen nous a contactés par radio il y a deux heures, il sera à quai demain dans la matinée. Mace m’a réitéré sa ferme intention d’y embarquer lorsqu’il repartira vendredi matin. J’ai tenté de l’en dissuader en arguant qu’il était encore très faible et qu’il ferait bien mieux d’attendre la rotation de novembre pour regagner le continent. En vain. Il ma chaleureusement remercié pour les soins que nous lui avons prodigués, mais ma dit qu’il n’avait perdu que trop de temps et qu’il devait au plus tôt rejoindre Rio Gallegos pour télégraphier à ses commanditaires sans nouvelles depuis presque un mois et demi. Il s’en tient donc à cette histoire d’expédition scientifique, dont il n’aura jamais dévié depuis le début. Je reste persuadé qu’il nous cache au moins une partie de la vérité, et ce d’autant plus que le commandant du Jan Mayen m’a informé qu’il n’avait jamais entendu parler d’un avion américain perdu dans le secteur. Pour autant, je n’ai aucun pouvoir légal pour retenir ici cet homme contre son gré : si son choix est de partir, je le respecterai, tout déraisonnable qu’il soit.

4 octobre 1946. Mace est donc parti, et ses mystères avec lui. Je comptais m’atteler tout de suite au rapport pour notre administrateur, mais je crains qu’il ne me faille attendre quelque temps. Le Jan Mayen nous a débarqué plusieurs ingénieurs chargés par la Compagnie des travaux de modernisation de notre unité d’extraction d’huile ; le problème est que ces beaux messieurs de Buenos Aires n’ont jamais vu une baleine de près ou de loin et que leur projet est aux antipodes de ce dont nous avons besoin. Il va donc me falloir tout repenser avec eux, tout en ménageant leur susceptibilité comme il se doit – à mon avis il y en a bien pour deux ou trois semaines…»

Joshua interrompit sa traduction et éteignit le petit projecteur holo. La page qu’il venait de lire s’évanouit dans les airs comme si elle n’avait jamais été là. « C’est tout, dit le grand Néo–Zélandais. J’ai lu jusqu’au bout ce que Jill m’a téléchargé, il n’y aucune autre mention de ce qui nous intéresse. »