Point Zéro
16 h 13 UTC
Il ne leur fallut que peu de temps pour redescendre et contourner la base du pic Henriksen. Les autres membres du commando étaient déjà sur place et contemplaient sans mot dire la face sud du piton rocheux, celle-là même qui se trouvait à l’aplomb du petit calvaire. Pour la seconde fois en quelques minutes, Tomski ressentit une émotion proche du sacré. Sur toute sa hauteur et près de vingt mètres de largeur, le versant exposé au Sud n’était qu’un agglomérat informe et compact de lave solidifiée et de rochers calcinés ; aucun interstice n’était visible au sein de ce chaos noirâtre homogène où quelques zones vitrifiées renvoyaient faiblement l’éclat du soleil. Le lieutenant repensa au Christ doublement supplicié qui se tenait au sommet du pic, et une expression venue d’une lecture d’enfance – ou était-ce d’un vieux film ? – lui vint à l’esprit.
Face aux feux de l’Enfer.
« Qu’est–ce qui a bien pu se passer ici, nom de Dieu ? souffla–t–il à l’adresse de Darjiev.
— Aucune idée, lieutenant, répondit l’intéressé. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils ont balancé du lourd. Du très lourd. »
16 h 13 UTC
Ce n’est que plus tard dans l’après–midi, alors qu’ils s’apprêtaient à réembarquer après avoir arpenté la plage en tous sens sans faire d’autres trouvailles, que le souvenir revint à Caleb. Il savait enfin où et quand il avait déjà vu de telles marques sur du béton.
1995.
Selon une tradition que la légende familiale faisait remonter bien avant la conquête romaine, tout jeune homme atteignant l’âge d’exercer des responsabilités au sein du clan devait accomplir une sorte de pèlerinage, accompagné d’un de ses aînés, sur un ou plusieurs des champs de bataille où ses ancêtres s’étaient illustrés. Bannockbum était une étape obligée. Tout comme la lande de Portskerra, où deux semaines après Culloden les ultimes partisans de Murdoch McKay avaient été taillés en pièces par les troupes du Duc de Cumberland. Les autres points de chute étaient laissés à l’appréciation du mentor, en fonction de son attachement à tel ou tel pan de l’histoire familiale et de l’enseignement qu’il souhaitait en tirer pour l’impétrant. L’oncle Dunmore n’avait pas dérogé à la règle. Pour Caleb, cela avait été l’occasion de découvrir sous un jour nouveau l’homme austère et taciturne qui l’avait recueilli après la mort tragique de ses parents. L’ancien Group Captain de la RAF, désormais sous-secrétaire d’État à la Défense, et qui trois ans plus tard deviendrait l’un des premiers députés du nouveau Parlement d’Écosse, avait pris un congé exceptionnel de deux semaines à cet effet. Une attention d’autant plus remarquable qu’au cours des six années passées par Caleb au pensionnat d’Inverness, il n’avait gratifié son neveu que de quelques brèves visites sans chaleur, et avait insisté pour qu’en dépit de son lignage celui–ci ne bénéficiât d’aucun traitement de faveur. Après les champs de bataille des Highlands, leur périple les avait conduits aux plages du débarquement, à Passendale près d'Ypres, puis au cimetière britannique d’Anzio où pas moins de trois membres du clan reposaient. À chaque étape, Caleb, qui avait vécu jusqu’alors dans une relative ignorance du passé familial, prenait davantage conscience de l’incroyable histoire militaire d’un clan qui depuis quinze siècles s’était illustré sur tous les fronts d’Europe. Après l’Italie, ils avaient visité l’Inde, où des McKay avaient défendu les intérêts d’une douzaine de souverains britanniques, et la péninsule coréenne où Dunmore lui–même avait servi en 1953 aux commandes d’un Sunderland du 88 e squadron de la RAF.
La dernière étape de leur voyage avait été différente. La raison pour laquelle l’oncle Dunmore avait voulu montrer cet endroit à Caleb n’avait rien à voir avec l’histoire du clan : la couronne britannique n’y avait jamais fait valoir ses droits, et aucun de leurs ancêtres ne s’était jamais fait étriper sur ce sol. Ce n’était pas non plus à cause des cérémonies du cinquantenaire, dont les sobres commémorations s’étaient terminées quelques jours plus tôt seulement. Le vieil homme avait simplement souhaité que l’enthousiasme né chez son neveu de la découverte du passé familial fût tempéré par une prise de conscience des réalités de la guerre – non en tant qu’exercice intellectuel mais en tant qu’application concrète sur les populations civiles.
« Nous rentrons demain, avait dit Dunmore McKay alors qu’ils venaient de traverser le grand parc encore décoré de milliers de chrysanthèmes en papier blanc, et de s’immobiliser devant le monument qui en occupait le centre. Dans les années qui viennent, je n’aurai sans doute que peu de temps à te consacrer, et tu devras faire ton chemin seul.
— Vous avez déjà fait beaucoup, mon oncle, avait répondu Caleb d’une voix hésitante. Je vous en suis…
— Laisse-moi terminer, mon garçon. J’ai la prétention de connaître un peu les qualités de notre clan – et aussi ses travers. Les McKay sont plus doués avec un sabre ou un fusil mitrailleur qu’avec un violon ou un stylo-plume. À chaque génération, il s’en trouve toujours deux ou trois prêts à tout pour aller répandre leurs boyaux dans quelque coin perdu du globe. Je pressens exactement les mêmes dispositions chez toi.
— Mais…
— Laisse-moi finir, te dis-je. Il ne m’appartient pas d’essayer de te détourner de la carrière militaire, si un jour tu fais ce choix. C’est un métier honorable, je n’en aurais pas voulu d’autre dans ma jeunesse. Mais sache qu’en suivant cette voie, tu auras un jour ou l’autre à prendre des décisions… définitives. Des décisions qui n’engageront pas que toi et l’ennemi en face de toi – mais également d’autres personnes. Parfois très nombreuses. Quand ce jour arrivera, je veux que tu te souviennes de ceci. »
Au milieu des vastes jardins paysagers, l’immeuble éventré était aussi affriolant qu’une dent pourrie dans la mâchoire d’une jeune fille. L’énorme dôme métallique qui le surmontait et dont il ne subsistait qu’un squelette à moitié fondu le faisait souvent confondre avec un observatoire, mais en réalité le bâtiment avait servi à la fois de palais des congrès et de centre d’expositions. Le jour J, le toit avait été instantanément vaporisé, de même que tout ce qui se trouvait à l’intérieur : murs, planchers, mobilier, êtres humains ; une partie de l’aile arrière s’était effondrée mais le reste de la structure avait tenu bon : l’édifice était le seul à être resté debout à deux kilomètres à la ronde. Au niveau des murs extérieurs, le béton porté l’espace d’une seconde à la température du Soleil avait pris un aspect vitreux très particulier, comme s’il avait été changé en céramique. Après la signature des traités, la municipalité avait choisi, au lieu de raser la ruine ou de la rebâtir, de la conserver en l’état pour l’édification des générations futures. Cinquante ans plus tard, les fenêtres aveugles et les façades calcinées délivraient toujours le même avertissement : ce feu n’est pas fait pour les Hommes.
L'oncle Dunmore s’était éteint en 2004. Comme il l’avait prédit, ils ne s’étaient revus que trois fois dans l’intervalle. Mais Caleb n’avait jamais oublié la leçon reçue ce jour-là.
C’était l’été de ses treize ans.
À Hiroshima.
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