Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 1 sur 319

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Point Zéro

Avertissement de l’auteur :

 

L’action de ce roman se déroulant de façon simultanée en plusieurs points du globe parfois fort distants les uns des autres, tous les horaires sont donnés en Temps Universel Coordonné (système UTC). Cela pour qu’on ne s’étonne pas de voir un certain président russe prendre son petit déjeuner à midi et quart…

 

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La voix du pilote dans le haut–parleur cabine t’arrache à la somnolence dans laquelle tu avais doucement sombré : « On passe la frontière dans cinq minutes, monsieur. C’est le moment, si vous êtes toujours décidé. »

Bien sûr que tu es toujours décidé. L’opération a demandé quatre mois de préparatifs minutieux, ce n’est pas le moment de renoncer. Tu te secoues, tu déboucles ta ceinture et tu déplies ta grande carcasse dans l’habitacle exigu du Learjet 35. Comme convenu, tu es seul dans la cabine. Quelques minutes après le décollage, ton médecin est allé s’installer dans le cockpit auprès du pilote. Tout le plan repose sur leur discrétion, mais tu sais qu’ils ne parleront pas : ils ont été très grassement payés, et leur implication dans ce qui va se passer, si jamais elle était connue un jour, leur vaudrait à coup sûr la prison à vie.

Tu gagnes l’arrière de l’avion. Dans l’espace libre à côté du dernier siège tribord, un brancard sur roues soigneusement arrimé à la cloison. C’est là–dessus que tu as été transporté depuis l’hôtel jusqu’à l’aéroport d’Acapulco. La partie la plus risquée du plan : si un flic un peu zélé s’était avisé de soulever les bandages pour vérifier l’identité du mourant sur la civière, il aurait pu y avoir du grabuge. D’un autre côté, te dis–tu avec un mince sourire, le zèle dans la police mexicaine c’est un peu comme la neige à Cuba.

Tu bascules le panneau de la minuscule soute arrière et tu en sors le gros sac en toile plastifiée. Tu n’as pas beaucoup de mal à le traîner dans le couloir et à le hisser sur le brancard : ce qui se trouve à l’intérieur ne pèse qu’une quarantaine de kilos. Tu prends une grande inspiration et, d’un geste décidé, tu ouvres la fermeture à glissière. À ce moment, et bien que tu te sois préparé au spectacle, tu as du mal à réprimer un haut–le-cœur.

Le corps entièrement nu est d’une maigreur extrême. Cachectique, a dit le toubib – tu ne connaissais pas le terme, mais il doit avoir raison. Avec dégoût, tu contemples le visage squelettique encadré d’une barbe pouilleuse et d’une masse de cheveux gris emmêlés, la peau grisâtre tendue sur les os, les ongles bien trop longs et d’une saleté répugnante ; un rictus affreux a figé la bouche aux lèvres desséchées et laisse entrevoir une rangée de chicots pourris. Bien que le cadavre ne présente encore aucun signe de décomposition – c’est un point essentiel du plan –, il exhale une suffocante odeur de crasse et de maladie.

En luttant contre la nausée, tu dégages rapidement le sac, tu le plies et tu vas le planquer dans les toilettes ; Jeff se chargera de le balancer après l’atterrissage. Tu recouvres le cadavre avec le drap en satin à tes initiales. Ensuite, tu t’équipes. Cela fait très longtemps que tu n’as pas sauté en parachute, alors tu vérifies soigneusement le harnais. Puis tu gagnes la porte située à l’avant gauche de la cabine, juste derrière le cockpit. C’est à ce moment que le pilote se manifeste à nouveau : « On est au pays, monsieur. Altitude six mille cinq cents pieds, à trois milles au nord de Brownsville. Où en êtes–vous ?

— Je suis prêt, Jeff, réponds-tu dans l’interphone.

— Alors, c’est parti. »

Aussitôt, tu sens le nez de l’avion se relever et le régime des réacteurs diminuer. Au même instant, un claquement sec se fait entendre et, sous l’effet des vérins, la porte latérale commence à s’ouvrir.

C’est un saut dangereux.

Il n’est pas facile de sauter d’un Learjet en vol, à cause des réacteurs qui sont placés de part et d’autre du fuselage, à moins de huit mètres en arrière de la porte ; d’un autre côté, utiliser un autre appareil que celui qui t’a servi pour tous tes déplacements au cours des derniers mois aurait paru suspect. Avec ce type d’avion, la seule manière de ne pas finir en steak tartare consiste à sauter alors que la vitesse air est proche de zéro. Heureusement, Jeff est un pilote émérite, l’as des as ; dans le passé tu n’en as connu qu’un seul de cet acabit, mais il est mort depuis bien des années.

La chandelle s’accentue, et tu sens le fuselage commencer à frémir, signe que le décrochage n’est pas loin ; en plus, avec la porte désormais grande ouverte, garder l’appareil en ligne ne doit pas être une partie de plaisir.

« Neuf mille deux cents pieds, monsieur. Apex dans dix secondes. C’est quand vous voulez. »

La vitesse ascensionnelle est désormais presque nulle. C’est le moment : tu n’as que quelques secondes avant que le pilote ne remette les gaz pour reprendre le contrôle.

« Merci, Jeff, dis–tu. Merci pour tout.

— Adieu, monsieur, répond-il. Et bonne chance. »

Un dernier coup d’œil à ta montre. Il est 13 heures 27. Dans les livres d’histoire, ce sera l’heure de ta mort. Ta main agrippe la poignée métallique sur le côté de la porte.

 

Et tu sautes.

 

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