Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 126 sur 319

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Point Zéro

16 h 17 UTC

 

La tête du lieutenant Tomski résonnait encore des mots silencieux qui venaient de le ramener à la conscience. Il était inconfortablement allongé à plat ventre sur une surface dure et irrégulière, avec un goût de sang dans la bouche.

Dans l’obscurité complète.

Et sans la moindre idée d’où il se trouvait.

Prenant appui sur ses avant–bras, il voulut se relever mais se cogna aussitôt la tête contre une arête vive ; le choc fut si violent qu’il lui arracha des larmes et faillit le faire replonger dans l’inconscience. Une fois que les points lumineux eurent cessé de danser devant ses yeux, il se remit à bouger – cette fois–ci de façon plus précautionneuse – et réussit enfin à se mettre à genoux.

En palpant ce qui l’entourait, il réalisa que l’environnement lui était familier : un siège à armature métallique, un panneau de commande constellé de boutons et de manettes, un faisceau de gros câbles électriques… Mais les choses se semblaient pas à leur place, tout paraissait sens dessus dessous.

À mesure qu’il reprenait ses esprits, il se rendit compte de deux autres choses : il avait mal partout, comme s’il avait été piétiné par un éléphant. Et il crevait de froid.

Un froid de banquise.

La compréhension lui vint d’un seul coup, en même temps que ressurgissaient les souvenirs des dernières heures. Il se trouvait dans l’un des deux modules de transport, mais pour une raison inexplicable, ce dernier était maintenant couché sur le flanc. Il se rappelait avoir gagné le véhicule alors que la fusillade venait de commencer, pour rendre compte du début de l’assaut au général Iazov. Il s’apprêtait à saisir le communicateur lorsque cela s’était produit : une explosion assourdie à l’extérieur du module, immédiatement suivie d’une claque gigantesque. Puis plus rien.

Maintenant qu’il connaissait sa position, il allait pouvoir se sortir de là. En tâtonnant, il finit par atteindre le loquet du panneau latéral de droite, qui se trouvait maintenant au–dessus de sa tête. Passant outre les protestations de ses muscles ankylosés, il s’arc-bouta et, en poussant de toutes ses forces, réussit à faire basculer du premier coup la lourde écoutille. La lumière inonda l’habitacle exigu. Dès qu’il fut revenu de son éblouissement, Tomski se hissa des deux bras et s’assit sur le rebord de l’ouverture. Ses yeux s’arrondirent de stupeur lorsqu’il découvrit ce qui l’entourait.

La falaise de glace avait reculé de près de trente mètres.

Tous ses hommes avaient disparu, le second module aussi.

Lui–même n’avait dû sa survie qu’à une chance extraordinaire : sur une surface équivalente à celle d’un terrain de tennis, la plate-forme où se trouvait son véhicule renversé – maintenant à moins de dix pas du vide, nota–t–il avec effarement – s’était affaissée de plusieurs mètres par rapport à la banquise environnante mais, par miracle, sans s’en détacher. Une situation manifestement provisoire.

Tu remercieras la Providence une autre fois. Dégage d’ici. Tout de suite.

En regardant au–delà du rebord bien trop proche, Tomski se rendit compte que le Vladimir Karvaiyski s’était déplacé et mouillait désormais au milieu de la baie, pas très loin du bateau des Américains. On ne voyait personne sur le pont. De toute façon, il n’était pas question de rester là à attendre en faisant des moulinets avec ses bras… Se faisant violence alors que son instinct lui hurlait de se mettre à courir, Tomski replongea dans l’ouverture et, après avoir farfouillé quelques secondes dans la pénombre, trouva ce qu’il cherchait : le communicateur radio auxiliaire. Il le saisit, remonta prestement à l’air libre puis sauta à terre et s’éloigna du module accidenté aussi vite que le lui permettaient ses muscles endoloris et la nature instable du sol.

Ce n’est que parvenu à une bonne centaine de mètres du bord de la falaise qu’il s’arrêta, hors d’haleine. Il s’assit à un endroit où la surface Semblait un peu plus solide et porta le petit appareil à ses lèvres :

« Ici le lieutenant Tomski. Vladimir Karvaiyski, me recevez-vous ? Demande assistance immédiate. »

À son grand soulagement, la réponse ne se fit pas attendre :

— « Ici le Vladimir Karvaiyski. Content de vous entendre, lieutenant. Tout le monde vous croyait mort. »

C’était la voix du sergent Andreiev, qui était déjà de quart radio au moment de l’attaque – ce qui signifiait qu’il n’avait pas dû s’écouler beaucoup de temps depuis.