Point Zéro
13 h 30 UTC
Les mains du vieil officier se crispèrent sur la barre de cuivre usée que d’autres hommes valeureux avaient dû serrer bien longtemps auparavant. Il resta ainsi sans bouger pendant quelques secondes, puis ses muscles se relâchèrent tandis qu’un sourire de requin se dessinait lentement sur son visage mafflu. Il y aura certainement une commission d’enquête, pensa–t– il. Peut–être des sanctions. D’un autre côté, tu es à sept mois de la retraite et tu n’as plus rien à prouver. Tu n’auras qu’à dire que tu as surestimé la menace des Américains et songé avant tout à préserver ton bâtiment et tes quatre mille hommes d’équipage…
« Monsieur ? demanda tout à coup le commandant Zaitssov. Veuillez m’excuser…»
Atanassiev avait presque oublié la présence du second, qui le regardait d’un air interrogateur.
« Oui, monsieur Zaitssov ?
— L’opérateur missiles attend votre ordre pour lancer, monsieur.
— Lancement annulé, monsieur Zaitssov. Je dis bien : lancement annulé. Remisez-moi ces foutus missiles dans leurs silos. Et rappelez les commandants du Vepret du Kuguar, leur partie de chasse est aussi annulée…
— Très bien, monsieur, fit le second – curieusement, son visage austère affichait maintenant une expression soulagée. Ce sera tout ?
— Négatif. Ensuite vous ferez mettre en route au 320, situation combat maintenue jusqu’à notre retour dans les eaux internationales. On reprend nos manœuvres là où on les a laissées. »
Atanassiev porta à nouveau le communicateur à son oreille ; pendant qu’il parlait à Zaitssov, le colonel Baranko n’avait pas cessé de s’égosiller dans l’écouteur. « Vous êtes toujours là, colonel ? s’enquit l’amiral d’une voix aimable.
— Nom de Dieu ! éructa Baranko. Ça chauffe ici ! Qu’est–ce que vous attendez pour…
— Allez vous faire foutre, colonel. Vous êtes manifestement un homme plein de ressources. Alors démerdez-vous tout seul. »
13 h 30 UTC
Le hurlement de rage du colonel Baranko s’entendit dans tout le cimetière. De là où il se trouvait près du portail d’entrée, le Russe tourna son regard vers Caleb, et ce dernier y lut un concentré de folie pure.
« Vous croyez que vous m’avez baisé ? cria–t–il. Où que vos amis aient pu se planquer, je les trouverai, avec ou sans l’aide de ce gros porc ! Et pour vous, c’est tout de suite ! »
L’instant d’après l’officier se tournait vers ses hommes et hurlait : « TUEZ-LES ! MAINTENANT ! »
Les six spetsnaz n’hésitèrent qu’un instant avant de braquer à l’unisson leurs armes dans la direction des captifs.
Mais ce fut suffisant pour One-Shot.
Dans un geste incroyablement rapide pour sa corpulence, le colosse saisit l’arme que lui avait remise le général Iazov – Caleb eut juste le temps de distinguer un gros revolver d’ordonnance à l’allure surannée – et la braqua en la stabilisant de ses deux mains, comme au stand de tir. Il y eut sept détonations très rapprochées. Quatre soldats s’effondrèrent comme frappés par la foudre ; un cinquième tituba, lâcha par réflexe une rafale qui se perdit dans le lointain sans toucher personne, puis s’écroula à son tour. Baranko et le sixième garde étaient indemnes.
« Vieille pétoire tire pas droit, murmura One-Shot comme pour s’excuser de son score inhabituellement médiocre. Dommage seulement
sept coups dans Nagant…(54) »
Entre-temps, Baranko avait repris ses esprits. Ivre de rage, le colonel russe ramassa le fusil d’assaut d’un des morts et en tira au jugé une première rafale en direction du groupe.
« À l’abri ! hurla Caleb. Vite ! »
Joshua et lui eurent juste le temps de se jeter derrière la pierre tombale de Shackleton, pendant que One-Shot plaquait Kjölsrud et Viktor Bernstein derrière l’imposant tas de déblais que les prisonniers venaient d’extraire. Presque simultanément, une grêle de balles de gros calibre vint percuter ces maigres remparts.
Merde ! pensa Caleb. On n’aura eu que quelques secondes de répit…
Effectivement, il ne se passa que quelques instants avant que les bottes de combat du colonel Baranko ne viennent s’encadrer dans son champ de vision. Le Russe était à moins de dix mètres, l’arme braquée, un sourire victorieux lui découvrant les dents. De sa position, il lui suffisait d’arroser sur un arc de soixante degrés pour liquider les cinq hommes d’une seule rafale.
« Fin de parcours, messieurs, ricana–t–il. On se reverra en enfer. »
/NON/
« Hein ? s’exclama Baranko. Qu’est–ce que… ? »
/NON/
/NE FAIS PAS ÇA/
Venus de nulle part, les mots silencieux s’imprimèrent avec une violence douloureuse dans l’esprit des hommes présents, avant de se déliter en longs échos nauséeux comme ces images rémanentes qui succèdent à un éblouissement ; en même temps s’installait cette sensation oppressante d’engourdissement dont Baranko avait déjà fait l’expérience. Sans que ce dernier puisse faire quoi que ce soit, ses mains se desserrèrent et son lourd fusil lui échappa pour tomber dans la neige avec un bruit mat. Luttant contre les ténèbres qui envahissaient son esprit, l’officier russe contempla avec horreur l’arme à ses pieds ; son instinct lui criait de la ramasser dans l’instant, mais ses muscles ne lui obéissaient plus.
À l’autre bout du cimetière, le garde survivant avait lui aussi laissé échapper son flingue et regardait dans le vide avec un air hébété. Caleb comprit que c’était le moment où jamais : il fallait se précipiter sur Baranko – tout de suite. Mais son esprit à lui aussi était comme englué dans la mélasse ; au prix d’un effort surhumain, il parvint juste à enchaîner deux pas hésitants en direction du Russe.
Pas assez vite.
Un énorme craquement retentit soudain à l’entrée du cimetière : le portail en bois venait de voler en éclats. Une grande silhouette blafarde apparut dans l’encadrement puis, se déplaçant si vite que l’œil peinait à la suivre, traversa tout l’enclos pour venir s’immobiliser à quelques pas du groupe.
Caleb découvrit avec ahurissement le monstre qu’il n’avait fait qu’entr’apercevoir sur la plage de l’Artefact. Son regard se posa sur l’immense carcasse efflanquée, les bras interminables aux mains pourvues de griffes acérées, le faciès de gargouille aux yeux morts et aux crocs gigantesques. De longues traînées sanguinolentes striaient la peau couleur de papier mâché, surtout au niveau du cou et du thorax. Avec une stupéfaction grandissante, le jeune homme réalisa que le torse squelettique s’ornait d’une douzaine de perforations encore suintantes à l’aspect caractéristique : la créature venait manifestement d’encaisser le tiers du chargeur d’un fusil d’assaut standard.
Ce qui n’avait pas l’air de l’affecter outre mesure.
Dans sa main droite, le monstre tenait ce que Caleb prit tout d’abord pour une poutrelle métallique de près de trois mètres de long ; ce n’est qu’en en découvrant l’imposante pointe barbelée qu’il comprit de quoi il s’agissait : un gros harpon comme ceux utilisés sur les navires baleiniers.
Il a dû se servir dans le musée, pensa le jeune homme – tout en se disant que les traces de sang frais et les débris de chair qui maculaient l’arme ne dataient sûrement pas des temps héroïques de la chasse à la baleine.
Baranko recula de trois pas à la vue de la créature. Pour autant, il ne semblait pas spécialement effrayé ; au contraire, une expression de soulagement se peignit sur son visage.
« Qu’est–ce que tu fous là, toi ? lui demanda–t–il de façon abrupte. Qu’est–ce qui se passe en bas ?
— Des problèmes, Guennadi, répondit l’épouvantail de sa voix caverneuse. Réglés, maintenant.
— Excellent, j’ai bien fait de miser sur toi. Tu t’es bien amusé, avec la fille ? Et maintenant, je suppose que tu viens chercher ta livre de chair ?
— Je viens régler les comptes. »
Le Russe parut un peu déconcerté par l’expression, mais son sourire s’élargit : « Parfait, dit–il. Je m’apprêtais à m’en occuper moi–même, mais si tu insistes, ils sont à toi. Par qui vas-tu commencer ? Par ton… papa ?
— Non. Par toi. »
Le sourire du colonel Baranko s’effaça tout net. Il recula encore, cette fois de façon précipitée et fouilla fébrilement la poche de sa parka, comme si la crainte qui s’était soudain emparée de lui venait de lui rendre le contrôle de ses muscles. Yngvi n’avait pas bougé et tournait toujours son regard aveugle vers lui.
« On dirait que la liberté ne te réussit pas, lança l’officier en brandissant un petit boîtier électronique. Tu te souviens de ça, n’est–ce pas ? Tu sais ce que ça te fait ? Alors tu vas filer doux et retourner bien gentiment près du musée. Tu y attendras que je vienne te remettre dans ta cage. »