Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 252 sur 319

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Point Zéro

21 h 37 UTC

Ils se regardèrent tous avec incrédulité. Puis Sarah Miller murmura, comme si elle se parlait à elle–même : « A la droite du Boss… est–ce que ça veut bien dire ce que je crois ?

— Mon Dieu ! dit Viktor Bernstein. Mais alors, il y a dix jours…

— Il y a dix jours, nous étions à deux mètres de cette tombe », dit Kjölsrud d’une voix blanche – le milliardaire semblait avoir été frappé par la foudre. « Mais nous l’ignorions. Tout ce voyage… nous l’avons fait pour rien. Et tous ces gens sont morts pour rien. C’était juste sous notre nez…»

Pendant quelques instants, personne ne trouva rien à dire, tant la détresse du vieil homme paraissait grande. Puis Poppy Borghese se leva et vint s’asseoir à côté de lui, avant de lui murmurer quelques mots à l’oreille ; personne n’entendit quoi, mais cela eut l’air de le rasséréner quelque peu.

« Justement, fit Gretchen Vogt d’une voix pensive. Comment se fait–il que rien n’ait filtré de cette affaire ? Ce type avait bien l’air décidé à faire un rapport, non ? »

Joshua haussa les épaules : « Ça n’a rien de bien surprenant, Gret. Soit il n’a jamais trouvé le temps de le faire. Soit il l’a vraiment rédigé – après tout ç’avait l’air d’être un type consciencieux –, et le rapport a fini sur une étagère à leur siège de Buenos Aires. Pourquoi quelqu’un se serait–il donné la peine d’informer les autorités d’une affaire vieille de plusieurs mois, sans lien avec les intérêts économiques de la Compagnie et tout juste susceptible de faire rappliquer un tas de fouineurs ?

— Tu dois avoir raison, répondit la jeune femme.

— Il y a une dernière chose qui pose problème, dit soudain Caleb.

— Quoi donc ? lui répondit Viktor Bernstein.

— Qui est Mace ? Et qui est Blackjack ? »

 

21 h 37 UTC

 

Caleb venait de s’enfoncer dans le sommeil lorsqu’un coude osseux se planta entre ses côtes, le ramenant douloureusement à la réalité.

« Caleb, vous dormez ? » souffla Poppy Borghese.

Réprimant une envie de meurtre, il entrouvrit un œil. Il faisait maintenant très sombre, et les braises mourantes du feu de bois ne projetaient plus qu’une faible lueur rougeâtre sur les parois de la galerie. Il distingua vaguement la silhouette de Poppy Borghese à côté de lui – nettement plus proche qu’au moment de l’extinction des feux, lui sembla–t– il. Elle était dressée sur un coude et tournée vers lui. Il referma les yeux, grogna et se tourna dans l’autre sens, espérant contre toute attente qu’elle irait confier ses problèmes d’insomnie à quelqu’un d’autre.

C’était mal la connaître. Il eut aussitôt droit à un second coup dans les côtes, pendant qu’elle répétait : « Vous dormez, ou quoi ? »

Il poussa un soupir exaspéré, comprenant qu’elle ne le lâcherait pas. « Quoi ? Qu’est–ce que vous voulez ? » lui lança–t–il à mi–voix.

Elle n’attendait que ça. « Qu’est–ce qui s’est passé le 11 septembre 2010, Caleb ? demanda–t–elle.

— Quoi ?

— Le 11 septembre 2010, répéta–t–elle patiemment. La date que le patron a mentionnée dans le cimetière, il y a dix jours. Vous vous souvenez ? »

Il s’en souvenait très bien. « Qu’est–ce que ça peut bien vous faire ? murmura–t–il sèchement.

— La petite fille a du mal à s’endormir, minauda–t–elle. Elle a besoin qu’on lui raconte une histoire.

— Impossible, données militaires classifiées. Au moins jusqu’en 2060.

— Ne me faites pas rire avec ces conneries, Caleb, rétorqua–t–elle. Vous avez rendu votre tablier, non ? »

Il fit une dernière tentative : « Vous n’avez qu’à demander à votre patron. Il a l’air plutôt bien renseigné…

— Il me fait parfois des cachotteries. Et puis, j’ai envie que ce soit vous qui me racontiez. Allez, Caleb, un beau geste, chuchota–t–elle avec un empressement puéril – on aurait dit une gamine en train de supplier qu’on lui achète un chiot.

— D’accord, d’accord, abdiqua–t–il, à court d’arguments. Alors, écoutez. Si possible sans m’interrompre. »

Il se redressa à son tour sur le coude, histoire d’être à sa hauteur. Puis il entama son récit : « En fait, l’histoire commence le 5 septembre 2010 au nord-ouest du Pakistan, dans la zone tribale de Kurram, à un jet de pierre de la frontière afghane. Ce jour-là, un drone furtif britannique fait une série de clichés de routine d’un campement de nomades installé près d’un torrent de montagne, dans le défilé d’Aman Shah. Les fichiers sont télétransmis au MI-6 pour analyse morphométrique, toujours selon la procédure de routine. Et là, bingo. Par le plus grand des hasards, les services de sa Gracieuse Majesté viennent de localiser la cible. Le type le plus recherché du monde, mais que la plupart des analystes pensaient en réalité mort depuis des années…

— Vous voulez dire… ? murmura–t–elle avant de prononcer un nom.

— En personne. Et l’identification était totalement fiable, d’autant qu’elle corroborait plusieurs sources indépendantes qui avaient déjà signalé sa présence probable dans le coin dès la mi-2009.

— Moi aussi je suis plutôt bien renseignée, d’ordinaire… Pourtant je n’ai jamais entendu parler de cette histoire.

— Vous allez piger pourquoi. Si le gouvernement britannique avait choisi d’agir seul et sans attendre, tout aurait été différent. La zone en question est très accidentée et incroyablement difficile d’accès, mais pour des SAS habitués à crapahuter en Afghanistan depuis 2001, c’était une promenade de santé ; l’affaire aurait pu être pliée en douze heures avec cent pour cent de chances de succès, quelle que soit l’option retenue – capture ou liquidation. Le problème, c’est qu’un type au Foreign Office a jugé bon de refiler l’info aux collègues de Langley…

— Je m’attends au pire, fit Poppy.

— Vous pouvez. Une fois mis au parfum, vos chers concitoyens ont fait des pieds et des mains pour participer à la fête, et surtout pour la reporter au 11 septembre ; il fallait que le message soit sans équivoque, vous comprenez. Il s’est même trouvé un crétin au Pentagone pour lui donner un de ces noms de code dont ils ont le secret : opération Return to Sender… Nous nous sommes donc retrouvés à monter un groupe d’intervention mixte SAS plus Marines, plus un contingent de SAS Néo– Zélandais détachés de leur base de Kaboul pour faire bonne mesure – c’est là que j’ai connu Josh. Le tout sous commandement conjoint américano-britannique, histoire de compliquer encore les choses.

— Six jours pour monter l’opé ? dit–elle avec incrédulité. L’info a dû transpirer entre-temps, non ?

— Bien sûr. Le temps de décider qui ferait quoi, il n’y avait plus que les services secrets français et la Gazette de l’Oklahoma pour encore ignorer qu’un gros coup se préparait. Résultat, quand on nous a finalement largués sur zone, la cible avait quitté le secteur depuis belle lurette. Par contre, ses copains étaient toujours là, et ils nous attendaient de pied ferme. Avec des renforts.

— Je suppose que ça n’a pas été une partie de plaisir…»

Caleb hocha la tête, submergé par un mélange d’amertume et de rage impuissante comme à chaque fois qu’il repensait à cette journée. « Pas vraiment, non, répondit–il. Plutôt un cauchemar. Nous nous sommes fait allumer avant même de poser un pied dans l’une de leurs foutues grottes. Au final, le pire fiasco de toute l’histoire du SAS, cinq morts et dix-sept blessés. Tout ça pour rien. Et encore, on a eu la chance qu’un commando de l’Utti Jaeger Regiment – les forces spéciales finlandaises – débarque à l’improviste et vienne nous prêter main-forte, sinon on y serait tous restés »

— One-Shot ?

— Plus une dizaine d’autres snipers du même acabit, opina–t–il. Eux aussi avaient eu l’info, mais ils avaient décidé de la jouer perso. Un petit compte à régler après la prise d’otages du consulat de Kandahar, six mois auparavant. Vassili a descendu seize talibans à lui tout seul et, accessoirement, il m’a sauvé la vie.

— Je comprends maintenant pourquoi personne n’a tenu à ce que ça s’ébruite, souffla–t–elle.

— Le seul point positif, c’est que ça a obligé la cible à déménager. Et la CIA n’a pas réédité la même connerie quand ils l’ont localisée à leur tour huit mois plus tard ; même le département d’État n’a été avisé que six heures avant l’assaut.

— Et pour vous, ça s’est terminé comment ?

— Trois mois de coma, plus autant pour réapprendre à tenir une cuiller. Et pour Josh, une jambe tellement truffée de métal qu’il finit au poste chaque fois qu’il essaie de passer un portique d’aéroport. »

Il hésita avant de terminer : « Mais le mieux, c’est que juste après avoir émergé, j’ai reçu la visite de deux types en costume-cravate estampillé

Legoland(46). Pas pour prendre de mes nouvelles, non. Pour me faire signer tout un tas de papiers comme quoi je certifiais que j’avais été blessé lors d’un entraînement sur notre base de Sennybridge dans le Pays de Galles. Dès que j’ai pu mettre un pied devant l’autre, j’ai filé au QG de Hereford et je leur ai présenté ma démission. Et voilà…»

Poppy resta silencieuse quelques instants. Puis elle murmura : « Je me doutais bien que vous aviez été estropié, mais je ne savais pas à quel point. Voilà donc pourquoi vous êtes si lent quand vous vous battez…

— Quoi ?

— Je blaguais. Vous vous battez remarquablement bien, Caleb. Et si ça vous dit, à l’occasion, j’aimerais bien remettre ça…»

Il réalisa qu’elle s’était encore rapprochée ; du moins le lui sembla–t–il, mais sans qu’il en fût certain tant il faisait sombre. Il sentait à présent la chaleur de son souffle et percevait distinctement son odeur – une fragrance suave et un peu musquée, avec en contrepoint une légère, mais affolante touche de sueur féminine. Il fut soudain envahi par une bouffée de désir presque douloureuse et fut sur le point de l’enlacer. Quelque chose le retint pourtant. Ce pressentiment qu’elle n’était pas tout à fait ce qu’elle paraissait. Cette impression, déjà fugacement éprouvée mais désormais quasi tangible, d’une carapace dure et froide juste sous la surface. Et autre chose encore, qu’il percevait maintenant pour la première fois…

De la tristesse.

Elle reprit la parole d’une voix légèrement amusée, comme si elle avait perçu son trouble : « À vous, Caleb, fit–elle. Je suis sûre que vous avez bien une ou deux questions qui vous titillent. »

Il réfléchit un instant, puis dit : « D’accord. Quel est votre lien avec Kjölsrud ? »

Elle mit si longtemps à répondre qu’il se demanda si elle ne s’était pas endormie. Mais non, il sentait toujours sa présence excitante juste en face de lui.

« C’est mon père, finit–elle par articuler d’une voix tendue où il n’y avait plus trace d’amusement.

— Votre père ? Mais…

— Adoptif. Mes parents sont morts dans un… accident de voiture quand j’étais enfant. J’ai été moi–même très gravement blessée – en fait, j’étais presque morte. Il se trouve que… Kendall était un ami très proche de mon père. Et qu’il a bien voulu tester sur moi un traitement expérimental qui était à l’étude dans ses labos. C’est à cause de ce traitement que j’ai certaines… particularités, comme vous l’avez peut–être remarqué.

— Et ça vous a guérie ? »