Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 199 sur 319

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Point Zéro

07 h 05 UTC

— D’accord, d’accord…» répondit Caleb en réalisant que le vieil homme avait raison : il était bien trop crevé pour être encore d’une quelconque utilité dans le cockpit. « Mais avant ça il nous faut discuter du cap. Où allons-nous conduire cet engin ? »

Kjölsrud ne l’écoutait plus. Il s’était redressé et était occupé à farfouiller dans la rangée de casiers situés à l’aplomb de son siège, dont plusieurs objets s’étaient échappés au moment du décollage. « Où peut–il bien être ? marmonna–t–il. Je suis presque sûr de l’avoir laissé par là… Ah ! Le voilà ! »

Sous le regard stupéfait de Caleb, l’homme le plus riche du monde brandit d’un geste triomphant un vieux chapeau en feutre d’une teinte indéfinissable, qui avait l’air sur le point de partir en lambeaux.

Avant de le poser précautionneusement sur sa tête.

« Soixante-douze ans que j’attendais ce moment », murmura–t–il avec sur son visage ridé une expression de pur ravissement.

Puis il parut enfin enregistrer la question de Caleb et se tourna à demi ; sur sa tête le chapeau à moitié affaissé ressemblait à un détritus sorti d’une poubelle.

« Pardonnez-moi… Le cap, disiez-vous ? Grytviken, Caleb. On retourne à Grytviken. »

 

07 h 05 UTC

 

C’est une pénible sensation de nausée qui tira Caleb de son sommeil ; cela, et aussi un sentiment d’urgence – comme l’impression d’une catastrophe imminente.

L’esprit encore embrumé, il mit plusieurs secondes à réaliser qu’il était allongé sur un matelas moelleux, recouvert par une couette épaisse et blotti tout contre le corps voluptueux de Gretchen Vogt.

Laquelle dormait à poings fermés.

Se demandant comment il avait pu se retrouver dans cette agréable situation, il s’assit au bord de la couchette. Sa combinaison et celle de Gret gisaient en vrac sur le sol ; ils étaient manifestement dans l’une des petites cabines situées à l’avant du pont passagers.

La mémoire lui revint soudain.

Alors qu’il venait de quitter le cockpit et cherchait un endroit pas trop inconfortable pour se reposer quelques heures, il était tombé sur Gretchen en train d’explorer une des cabines. « Tu me tiens compagnie, Cal ? avait– elle proposé. Plutôt que de roupiller sur un fauteuil, il y a ici un lit pour deux, des couvertures et du chauffage…» Il était bien trop fatigué pour protester ; sans lui laisser le temps de répondre, elle l’avait propulsé sur la couchette et l’avait aidé à retirer sa combi. « Tu sais ce que j’aime chez toi ? lui avait–elle encore murmuré à l’oreille alors qu’il sombrait déjà. Ta libido quand tu viens de passer vingt-quatre heures au front…» Il s’était endormi avant même qu'elle ne termine sa phrase.

Il s’habilla en hâte, essayant de chasser les nuages qui lui obscurcissaient l’esprit. La sensation de danger était de plus en plus présente, mais il n’arrivait toujours pas à identifier ce qui clochait. Tout semblait calme dans l’appareil ; le seul bruit perceptible était le ronronnement régulier des moteurs et le léger chuintement des filets d’air sur le fuselage. Vu la lueur qui filtrait derrière le hublot revêtu d’un épais rideau de cretonne, il devait faire jour depuis pas mal de temps.

En finissant de passer sa combi, il perdit l’équilibre, manquant tomber à terre. Et comprit d’un coup.

L’avion. Il piquait du nez !

Un sentiment de panique le submergea. À la louche l’assiette était d’une bonne vingtaine de degrés. Vu que l’altitude de croisière ne dépassait pas les huit mille pieds, ils ne devaient plus être très loin de percuter. Sans même prendre le temps de boucler sa combi, il se précipita comme un fou dans la coursive centrale et grimpa quatre à quatre l’escalier qui menait au pont supérieur.

II s’attendait plus ou moins à trouver le cockpit désert. Ce n’était pas le cas.

Kendall Kjölsrud était aux commandes, dans la même tenue que tout à l’heure, avec son invraisemblable chapeau toujours vissé sur le crâne. Viktor Bernstein et Poppy Borghese lui tenaient compagnie, le premier assis sur le siège du copilote et la seconde adossée au tableau de bord. Tous trois avaient l’air d’excellente humeur, et Kjölsrud riait même d’une plaisanterie de Poppy. Au–delà des verrières, le spectacle était somptueux : le jour était levé depuis deux heures, et, dans le ciel ivoire, un soleil très bas sur l’horizon dispensait une clarté laiteuse sur l’étendue illimitée des flots. Quelques icebergs épars flottaient çà et là sur l’océan, où une petite houle serrée avait remplacé les longues déferlantes de la veille. À vue de nez, l’avion devait se trouver vers les quinze cents pieds.