Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 21 sur 319

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Point Zéro

13 h 05 UTC

Caleb resta pensif quelques instants, le temps de digérer les informations : « Tout ça ne nous dit toujours pas ce qu’on fout là, Josh.

— On devrait être fixés sous peu. En tout cas, ils ont vraiment l’air très pressés. Dès que tu as ouvert l’œil, ils nous ont dit de venir te trouver – au fait, il y a des caméras partout, sauf dans les chiottes, encore que j’aie des doutes… Réunion dans une heure avec Bernstein et ses potes, d’ici là tu vas recevoir une collation. Tes fringues sont dans l’armoire. Pour info, ils nous ont laissé nos armes. »

Joshua se dirigea vers la porte. One-Shot était toujours en arrêt devant le Kandinski, comme fasciné par la toile magnifique.

« Jolies couleurs. Quoi représenter ?

— Cinq millions de dollars chez Sotheby’ s, répondit Joshua. Alors évite d’essuyer tes grosses pattes dessus. »

 

13 h 05 UTC

 

La salle de réunion occupait toute la largeur de l’avion géant. La moquette épaisse et le mobilier élégant n’auraient pas déparé l’étage directorial d’un luxueux immeuble de bureaux. Impression encore renforcée par le silence feutré, l’absence de toute sensation de mouvement et la lumière se déversant à flots par les larges panneaux vitrés qui, là aussi, remplaçaient les rangées de hublots. Un coup d’œil à l’extérieur suffisait à dissiper l’illusion : juste en arrière de leur position se projetaient les deux ailes massives de l’appareil, mesurant chacune quarante-cinq mètres de long. À des kilomètres au–dessous, le plancher nuageux s’était morcelé et révélait par endroits la surface de l’océan brillant comme un miroir métallique. Les deux F -35 d’escorte avaient dérivé de quelques centaines de mètres vers l’arrière.

Caleb McKay et ses trois compagnons avaient pris place autour de la vaste table de conférence, dont le plateau en onyx s’ornait de l’emblème de la K2 Industries – un pic enneigé surmonté d’une étoile solitaire, avec la devise « AD ASTRA » en médaillon. La séance était présidée par Viktor Bernstein, flanqué de Vandell Richardson et de quelques-uns des membres de son unité héliportée. Deux autres personnes siégeaient en holo : un quinquagénaire en costume gris, à l’air cultivé et aux tempes argentées, et une jolie jeune femme d’une trentaine d’années en blouse blanche, revêtue d’une improbable parka orange fluo.

Pendant que Bernstein achevait les présentations, Caleb se pencha vers Joshua et lui glissa à mi–voix : « Au fait, tu ne m’as pas dit lequel de ces types est venu me récupérer…

— Aucun d’entre eux, répondit son ami avec un sourire.

— Bon Samaritain être G.I. Jane assise dans coin, renchérit One-Shot qui avait eu un peu de mal à se carrer dans le fauteuil pourtant généreux. Mais toi attendre pour donner fleurs, elle complètement torchée…

— G.I. Jane torchée mais pas sourde, gros tas, articula une voix pâteuse. Et si tu t’avises de l’appeler encore comme ça, elle va t’enfoncer ton putain de Dragunov dans le cul…»

Caleb considéra avec surprise la jeune femme avachie en bout de table, à laquelle il n’avait guère prêté attention jusqu’alors. Elle était petite, brune, à la limite de la maigreur et passablement crasseuse. Le simple survêtement bleu nuit qui mettait en valeur sa silhouette longiligne était constellé de taches suspectes. Sa chevelure aile de corbeau taillée en un carré approximatif pendait en mèches sales et emmêlées, dissimulant la plus grande partie de son visage. Elle a effectivement l’air d’en tenir une bonne, se dit Caleb en réalisant qu’elle sentait mauvais : un mélange acre de bourbon et de dégueulis qui lui avait titillé les narines dès son entrée dans la pièce, sans qu’il parvienne à en déterminer l’origine.

« Tu devrais avoir honte, Poppy, intervint Viktor Bernstein. Nous avons du monde, tu aurais pu faire un effort…»

Elle rejeta ses cheveux en arrière en marmonnant une réponse indistincte, et Caleb put l’observer plus à loisir. Pas belle mais intéressante, se dit–il. Elle avait un visage fin et quelque peu osseux, la peau très mate, de grands yeux noirs en amande – malheureusement vitreux et injectés de sang pour l’instant. Son nez en lame de couteau était un peu trop proéminent et s’ornait d’une petite bosse à l’endroit où il semblait avoir été cassé et ressoudé de travers. Elle rota bruyamment puis parut s’abîmer à nouveau dans la contemplation de la table. Les autres membres de son commando conversaient entre eux, en apparence indifférents à son comportement.

Bernstein la regarda une dernière fois en hochant la tête puis tourna son attention vers Caleb et ses amis : « Désolé pour le spectacle, monsieur McKay. Poppy a fort heureusement d’autres talents, comme on a dû vous le raconter. Avant toute chose, dit–il en s’éclaircissant la gorge, permettez-moi de vous souhaiter à tous la bienvenue à bord du Second Chance. Je vous présente également les excuses officielles de notre conseil d’administration pour les conditions un peu… cavalières qui ont présidé à votre arrivée à nos côtés. Vous devez tous les quatre vous demander ce que vous faites ici, et je vais tout de suite satisfaire votre curiosité : il s’agit d’une proposition d’emploi.

— Vous voulez louer les services de la HRP s’étonna Gretchen Vogt.

— On est dans l’annuaire, fit remarquer Joshua. Et il y a tous nos tarifs sur le site…

— Très drôle, répondit Bernstein. La… situation, pourrait-on dire, qui nous conduit à rechercher votre concours n’a été identifiée qu’il y a deux jours ; à ce moment-là, vous étiez déjà occupés à explorer les merveilles souterraines du Zimbabwe.

— Hard Rescues, c’est trente personnes, objecta One-Shot. Peut déployer trois équipes opérationnelles dans même temps. Pas besoin attendre qu’on sorte de foutue mine d’or…

— C’est ce que nous aurions fait en d’autres circonstances, monsieur Hautamâki. Mais nous avons tout lieu de penser que le temps nous est compté… Et, par ailleurs, c’est de vos compétences à vous quatre dont nous avons besoin, pas de celles de vos collaborateurs. Je vais vous expliquer…

— Une seconde, monsieur Bernstein, coupa Caleb qui n’avait encore rien dit. Je vous remercie de l’intérêt que vous nous portez et qui me doit d’être encore en vie, si j’ai bien compris. Je ne doute pas également que vous allez nous faire une proposition très alléchante. Mais j’aimerais en savoir un peu plus sur notre degré de libre arbitre – avant et après cette proposition.

— Une précaution qui vous honore, répondit le milliardaire, nullement désarçonné. Je vous répète donc ce que j’ai déjà dit à vos amis : vous n’êtes pas nos prisonniers, ni maintenant ni à l’issue de cette réunion. Vous pouvez vous considérer comme nos invités personnels, à monsieur Kjölsrud et à moi–même. Une invitation qui vaut au moins pour le temps que vous passerez à bord de cet appareil…

— Si vous vous êtes renseignés sur nous, vous savez également que nous n’acceptons pas n’importe quel type de mission, continua Caleb. La Hard Rescues est spécialisée dans le sauvetage de personnes en milieu hostile et…

— Nous savons tout cela. Nous savons aussi que lorsque vous avez quitté le service de Sa Majesté, vous avez gardé des contacts utiles, ce qui vous vaut à l’occasion de rendre certains… services bénévoles ne relevant pas à proprement parler de la sécurité civile. Je pense par exemple à l’évacuation d’un certain coffre doublé de plomb hors des ruines de l’usine de Natanz, juste après l’attaque israélienne… Ou bien, continua Bernstein avec un léger sourire devant le regard stupéfait de ses interlocuteurs, à l’exfiltration de ces deux touristes britanniques surpris par les Nord-Coréens en train de faire du trekking du mauvais côté de la DMZ…

— Étaient copains à nous, grommela One-Shot.

— C’est exactement ce que je disais, fit Bernstein avec ironie. Du bénévolat.

— Écoutez, dit Caleb avec un soupçon d’agacement, nous ne sommes les porte–flingues de personne. Je ne sais pas d’où vous tenez…

— Non, monsieur McKay, c’est vous qui allez m’écouter. »

Viktor Bernstein s’était levé et avait pris appui des deux mains sur la table de conférence ; son sourire avait disparu, et son regard était maintenant beaucoup moins aimable : « Peu importe nos sources, elles sont parfaitement fiables. Nous n’avons pas du tout l’intention de divulguer ces infos, ni de les utiliser contre vous. Nous nous foutons complètement de ce que vous pouvez encore trafiquer avec le MI6, mais dites-vous que sans ce type de références, nous n’aurions pas envisagé une seule seconde de faire appel à vous. Autre point : nous avons une idée assez précise des raisons qui vous ont poussé à rendre votre tablier il y a sept ans. Croyez bien que nous… que je respecte profondément ces raisons. La proposition que nous souhaitons vous faire n’a rien à voir avec un quelconque mercenariat, désolé si nous vous avons donné cette impression. Pour être plus précis, elle ne comporte aucune action armée contre des objectifs militaires ou autres, aucune implication diplomatique et surtout aucun risque pour les populations civiles, vous allez tout de suite comprendre pourquoi…

— On est forcé de vous croire ? demanda Gretchen Vogt avec un sourire candide.