Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 263 sur 319

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Point Zéro

12 h 50 UTC

Ou ce qui semblait l’être, au bruit de leurs réacteurs : curieusement, personne n’avait pu apercevoir les appareils en question, ce qui était d’autant plus étrange que le plafond nuageux était haut et la visibilité horizontale excellente.

En tout cas, l’incident n’avait pas été du goût du colonel Baranko : ce dernier avait aussitôt montré les signes d’une vive irritation et s’était mis à hurler dans son communicateur radio pour qu’on lui envoie des renforts. Caleb et ses amis en avaient profité pour arrêter de creuser ; mais, après un instant de flottement, les gardes s’étaient vite repris, et les prisonniers avaient dû se remettre à l’ouvrage sans avoir rien pu tenter.

« Et le vieux ? insista Joshua, toujours à mi–voix. Tu en penses quoi ? »

Caleb réfléchit quelques instants, continuant machinalement à sortir de la tombe des pelletées aussi maigres que possible. Le rôle du général Iazov au sein du commando russe demeurait pour lui une énigme. Malgré son grade supérieur, le vieil officier à l’air malade n’avait manifestement pas voix au chapitre, en contradiction avec ce que Kjölsrud lui avait révélé de ses fonctions. L’animosité entre lui et Baranko était palpable : les deux hommes évitaient soigneusement de s’adresser la parole, ou même de se tenir côte à côte. Plus surprenant avait été le comportement de Iazov juste après l’épisode des avions : le général s’était rapproché de Kjölsrud et de Viktor Bernstein toujours entravés et s’était entretenu quelques minutes à voix basse avec les deux captifs. Ils parlaient trop bas pour que Caleb entende quoi que ce soit de leur conversation, mais, à son grand étonnement Kjölsrud et Iazov avaient éclaté de rire à deux reprises – un rire sec et sans joie. L’échange n’avait pas échappé à Baranko, mais celui–ci s’était contenté de rester à distance en leur jetant des regards furieux.

« Je ne sais pas, finit par répondre Caleb. Je ne sais vraiment pas. Mais je n’en attends pas grand–chose. »

 

12 h 50 UTC

La large véranda sécurisée le temps du sommet par des plaques de verre synthétique de trois centimètres d’épaisseur offrait d’ordinaire un panorama somptueux sur la côte déchiquetée de Flores Island et, au–delà, sur l’étendue sans limites du Pacifique Nord. Pour l’instant, il n’y avait cependant pas grand–chose à observer : le soleil ne se lèverait que dans deux heures, et l’obscurité quasi complète qui régnait au-dehors était encore renforcée par les rideaux de pluie glacée qui s’abattaient sans discontinuer sur le vitrage blindé.

Les deux hommes qui se tenaient devant la fenêtre n’en avaient cure : ils n’étaient pas là pour admirer le paysage.

Après avoir échangé les banalités d’usage, ils avaient partagé une tasse de café en discutant de choses et d’autres, à l’évidence sans rapport avec ce qui amenait le président américain. Un autre que Vladimir Poutine se serait vite lassé et aurait demandé à son interlocuteur ce qui pouvait bien justifier une entrevue à cinq heures du matin, au mépris de toutes les règles du protocole. Mais, outre le fait qu’il avait une idée assez précise de ce qui amenait l’Américain, le Russe était aussi patient que rusé : l’occasion lui était fournie d’en apprendre un peu plus sur cet homme qu’il n’avait encore jamais rencontré en tête à tête, il n’allait pas s’en priver.

Comme tout un chacun, Poutine savait que rien ne destinait a priori l’ancien speaker de la Chambre des représentants à devenir le quarante-

sixième président des États–Unis(50) ; rien d’autre que le malencontreux concours de circonstances qui avait voulu que les deux chefs de l’exécutif américain décèdent à douze heures d’intervalle – le premier de deux balles de 5,56 et le second d’une rupture d’anévrisme. L’homme lui avait été décrit par ses analystes comme un président de transition, falot et tout juste capable d’expédier les affaires courantes. À sa grande surprise, il découvrait une réalité plus complexe : si le type assis à ses côtés était presque outrageusement dépourvu de charisme et de prestance physique, il n’en était pas moins précis, déterminé et pourvu d’une solide dose de bon sens. Des qualités que Vladimir Poutine appréciait, y compris chez ses adversaires politiques.

Le Russe en était à ce point de ses réflexions quand le président américain reposa doucement sa tasse sur le petit guéridon en bois flotté : « Excellent café, dit–il. Je vois que nous sommes d’accord sur pas mal de choses. Alors, voyons si nous le sommes aussi sur la Géorgie du Sud…»

Poutine faillit sourire à cette entrée en matière aussi directe que maladroite. « La Géorgie du Sud ? fit–il d’un air placide. À quel propos ?

— À propos du bordel que vos hommes sont en train d’y mettre, Monsieur le Président. »

Les lèvres presque inexistantes du dirigeant russe se pincèrent de façon imperceptible : « Expliquez-vous, demanda–t–il sèchement.

— Volontiers. Je vous parle de l’incursion illégale d’un groupe aéronaval russe dans des eaux sous souveraineté britannique. De la capture de citoyens américains, opérée tout aussi illégalement par des troupes russes sous les ordres d’un certain général Iazov – oui, nous savons qui il est et quel a été son rôle depuis cinquante ans. Et je vous parle bien sûr de l’explosion d’un dispositif nucléaire de nature encore indéterminée quelques minutes à peine après le survol de l’île par trois intercepteurs, russes eux aussi…»

Poutine le considéra quelques instants en silence ; son regard était devenu glacial.

« Un dispositif de nature encore indéterminée… grinça–t–il enfin. Vous êtes sûr ?

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que lorsqu’on raconte la fin d’une histoire, il faut aussi raconter le début. Un début qui remonte à pas mal de temps, n’est–ce pas ? »

Le président américain sembla légèrement déconcerté. Il est doué pour le bluff, se dit Poutine, mais pas autant que moi. C’est comme s’il y avait écrit « Qu’est–ce qu’il peut bien savoir ? » sur son front !

« L’histoire d’une arme si puissante qu’elle aurait pu changer le cours de l’Histoire, continua le Russe. D’une base américaine perdue dans les glaces. D’un cabinet secret formé de très hauts gradés recrutés par cooptation depuis soixante–dix ans et chargé pendant tout ce temps de recueillir la moindre info, si minime soit–elle, concernant le devenir de cette arme – je peux même vous dire à quelle heure ils vous ont téléphoné avant-hier, Monsieur le Président. Et bien sûr, cette histoire serait incomplète si nous ne parlions pas aussi du rôle pour le moins trouble joué par ce Kjölsrud et sa bande de mercenaires…»

Son interlocuteur haussa les épaules : « Au moins, sur ce point, nous sommes hors du coup. Tout laisse à penser que la K2 a essayé de doubler tout le monde en agissant pour son propre compte. »