Point Zéro
14 h 02 UTC
— Bien essayé, Preston. Mais c’est vraiment non. Je te remercie encore pour ton aide et je te recontacte dès que nous avons du nouveau », fit l’intéressé en coupant abruptement la communication. Il se tourna ensuite vers les membres de la Hard Rescues ; « Alors, qu’en dites-vous ? »
Gretchen fut la première à rompre le silence, résumant l’opinion générale : « On dirait qu’ils cherchaient quelque chose…
— Exact, rétorqua Bernstein. Ils cherchaient quelque chose. Et depuis deux jours, nous savons quoi. »
14 h 02 UTC
« Comme vous le savez, attaqua Viktor Bernstein, notre groupe est très impliqué dans la sauvegarde de l’environnement…
— C’est clair, ironisa Joshua en jetant un coup d’œil éloquent autour de lui, il suffit de voir avec quoi vous allez faire vos courses.
— Du bist ein komischer Mensch, grommela l’autre. Ne vous en déplaise, monsieur Tewaru, nous soutenons un grand nombre de programmes de recherche publics ou privés autour de cette problématique, en particulier par le biais de notre fondation K2 for the Planet. C’est justement dans le cadre d’un de ces programmes que nous avons été amenés à faire la découverte en question ; mais je vais plutôt laisser une spécialiste vous en parler…»
L’holo de la jeune femme en parka, qui était resté en pause pendant l’exposé de Van Deere, se réactiva. Entre-temps elle s’était débarrassée de sa lourde veste, et ses longs cheveux blond cuivré cascadaient sur sa blouse de labo ; son visage triangulaire constellé de taches de rousseur était éclairé par deux grands yeux verts à l’éclat malicieux. La retransmission était de qualité moyenne et devait se faire à partir d’un petit terminal portatif, si bien que le décor était partiellement visible : elle se trouvait assise dans une pièce exiguë aux rayonnages débordants de livres et de matériel scientifique ; un minuscule bureau supportait un volumineux microscope, un ordi portable et une invraisemblable pile de documents surmontée par une vieille cafetière en équilibre instable. À la limite du champ holo, on distinguait ce qui semblait être une grosse porte en métal aux boulons apparents.
On dirait une cabine de navire, pensa Caleb.
« Le docteur Sarah Miller est diplômée en glaciologie de l’Université de Princeton, reprit Bernstein, et spécialiste des interrelations entre je ne sais plus trop quoi et le réchauffement climatique ; ses travaux font paraît–il autorité dans ce domaine, ce qui lui vaut de diriger le département « esquimaux en short » de notre fondation…
— « Merci mon oncle pour ce brillant résumé de ma carrière, ironisa la jeune femme. Je n’aurais pas fait mieux…
— Mon oncle ? pouffa Gretchen Vogt.
— Sarah Miller-Bernstein est effectivement ma nièce adorée, soupira le milliardaire en hochant la tête. Et aussi une grande source d’inquiétude pour sa famille. Au lieu de se trouver un bon mari et de faire la joie de ses parents, elle préfère batifoler avec les pingouins et les ours blancs…
— « Oncle Viktor, pour la énième fois, il n’y a ni ours ni pingouins en Antarctique… Qui plus est, je ne suis pas sûre que tes invités soient très intéressés par nos affaires de famille…
— D’accord, d’accord… Revenons-en à nos moutons. Je ne te surprendrai pas en te disant que ton message d’avant-hier a fait pas mal de vagues. J’aimerais que tu nous fasses un point actualisé de la situation, pas seulement pour moi–même mais aussi pour nos amis qui viennent de nous rejoindre…
— « Pas de problème, fit Sarah Miller avec un grand sourire. Comme mon oncle vous l’a dit, je dirige le département glaciologie de notre fondation. Je me trouve actuellement à bord du Global Defender, notre navire de recherche océanographique, pour une campagne de relevés qui doit durer jusqu’à la mi-mars. Notre travail consiste à étudier différents marqueurs du réchauffement climatique et leur impact sur les écosystèmes glaciaires ; entre autres phénomènes, nous surveillons de près les indices de dislocation des plates-formes glaciaires antarctiques…
— Un peu comme la fonte de la banquise ? demanda Gretchen Vogt.
— « Un peu, mais pas tout à fait. Dans l’hémisphère Nord, la fonte de la banquise n’a cessé de s’accentuer au cours des dernières années, si bien que l’océan Arctique sera complètement libre de glaces en été d’ici cinq ou six ans. Jusqu’à présent, la situation semblait moins préoccupante en Antarctique, du fait de la très grande inertie thermique de l’inlandsis continental – trente millions de kilomètres cubes de glace, ça ne dégèle pas du jour au lendemain. Malheureusement, on observe depuis peu des signes inquiétants de fragmentation des ice shelves, ces banquises flottantes rattachées au continent et qui sont le prolongement des glaciers de l’intérieur. Pour surveiller ce phénomène, on s’appuie essentiellement sur le système LIMA II.
— Le programme de cartographie de l’Antarctique par satellite ? Je croyais qu’il avait été interrompu il y a quelques années, fit observer Caleb.
— « Exact, mais ça c’était le programme LIMA, rectifia la jeune femme. Landsat Image Mosaic of Antarctica. Un projet ambitieux développé par la NASA et plusieurs sociétés savantes pour cartographier le continent avec une résolution jamais atteinte auparavant. Malheureusement, le satellite Landsat 7 qui s’en chargeait a rendu l’âme fin 2010. D’où le projet LIMA II, initié après la mise en orbite en février 2013 du LDCM –
Landsat Data Continuity Mission –, et dont l’objectif était cette fois
d’obtenir une cartographie dynamique de l’Antarctique avec un suivi en live de certains phénomènes rapides…
— Programme auquel nous avons largement contribué, fit remarquer Viktor Bernstein. Je te rappelle que nous avons financé le satellite à hauteur de 24 %, et fourni gracieusement le lanceur.
— « Pour une fois que les usines de la K2 servent à autre chose qu’à construire des bombardiers furtifs, mon oncle, on ne va pas s’en plaindre… Soit dit en passant, ta générosité a eu du bon puisque notre fondation est destinatrice en temps réel de l’ensemble des données satellitaires du LDCM – faute de quoi nous serions certainement passés à côté de l’objet. Mais autant vous montrer tout de suite de quoi il retourne…»
L’écran SED s’illumina à nouveau, affichant les logos réunis de la NASA, de la National Science Foundation et de la K2 Industries. L’image fit bientôt place à un cliché satellitaire ; comme souvent dans les régions polaires, l’œil avait besoin d’une période d’accoutumance pour distinguer des contours géographiques dans ce qui semblait au départ une étendue blanche uniforme. L’absence d’échelle comme de détails reconnaissables au sol ne facilitait pas la tâche.
— « Ce cliché a été pris le lundi 16 février à 1430 UTC à la verticale de la côte de la Princesse Martha, qui marque l’extrémité occidentale de la Terre de la Reine Maud. La zone couverte fait environ cent cinquante kilomètres de côté. Sur la gauche, cette vaste plage blanche où aucun détail n’est visible représente une partie de la plate-forme glaciaire de Riiser-Larsen, un vaste ice shelf de quarante-huit mille kilomètres carrés – plus grand que la Suisse – qui longe la côte sur quatre cents kilomètres environ. Sur la droite, le relief nettement plus accidenté est celui de la banquise continentale, avec une épaisseur de glace qui varie de deux cents mètres près de la côte à plus de mille mètres dans l’arrière-pays. Quelques sommets montagneux dépassent de la calotte glaciaire : ce sont ces zones noires, en particulier au niveau de la chaîne de Sorasen qui s’étend d’est en ouest à quelque distance en arrière de la côte. La partie la plus remarquable de ce littoral est ce long cap rocheux presque entièrement recouvert de glace qui s’avance sur plus de soixante kilomètres dans l’océan Antarctique comme un doigt pointé vers le nord – le cap Norvegia.
— L’endroit n’a pas l’air des plus folichons, fit observer Gretchen Vogt.
— Tu t’attendais à quoi ? demanda ironiquement Joshua. Cocotiers et beach-volley ?
— « Attendez, ça va s’animer, fit Sarah Miller en souriant. Voici maintenant la même zone vingt minutes plus tard. »
Le nouveau cliché était exactement semblable au précédent. À un détail près : une énorme balafre noire irrégulière qui suivait le pourtour du cap Norvegia et se prolongeait sur des dizaines de kilomètres en direction de l’ouest.
« À 1445 UTC, l’extrémité orientale de l’ice shelf de Riiser-Larsen s’est brutalement détachée du littoral pour former un gigantesque iceberg tabulaire. Joli bébé : cinquante-trois kilomètres de long, près de mille six cents kilomètres carrés de superficie. Comme chacun de ses semblables dépassant les dix milles de longueur a droit à un nom de baptême, nous l’avons immédiatement signalé au National Ice Center de Washington, qui lui a attribué l’identifiant A-87. Au cours des dernières quarante-huit heures, cette masse énorme a commencé à dériver doucement sous l’effet des courants et se trouve déjà à plusieurs milles de la côte comme vous le voyez sur ce troisième cliché datant de quelques minutes. Un phénomène déjà assez remarquable en soi, puisque des icebergs de cette taille ne se forment que tous les deux ou trois ans ; cela vient malheureusement confirmer nos inquiétudes sur le sort futur des plates-formes glaciaires, avec les conséquences dramatiques qu’on peut imaginer : destruction des écosystèmes, élévation du niveau des océans, et j’en passe… Pas de quoi passionner Oncle Viktor, cependant. Par contre, ce qui a retenu toute son attention, c’est un petit détail du relief côtier qui s’est trouvé révélé par le détachement de la banquise. Je vous demande juste une seconde…»
La jeune femme manipula une télécommande, et l’image zooma d’un seul coup sur la façade occidentale du cap Norvegia. À part quelques glaces flottantes de dimensions réduites, l’océan d’un noir profond semblait maintenant dégagé sur une vaste superficie. Juste à l’endroit où le cap se rattachait à la côte se découpait un petit fjord qui pénétrait de quelques kilomètres à l’intérieur des terres.
— « Cette baie se trouvait dissimulée sous l’inlandsis et n’avait jamais été cartographiée, poursuivit la jeune femme. Sur le continent antarctique, l’usage veut que le découvreur d’un nouveau point géographique puisse lui donner le toponyme de son choix ; je vous avouerai que « baie Miller-Bernstein » me plairait bien…
— Ça me ferait également très plaisir, ma chérie, fit Viktor Bernstein d’un ton qui démentait complètement son propos. Mais tu comprendras sûrement qu’il va falloir attendre un petit peu…
— « Je blaguais, mon oncle… Pour l’instant, on pourra très bien se contenter de “baie de l’Artefact”. »
Pendant cet échange, Caleb avait scruté l’image avec attention et il fut le premier à distinguer l’objet : une formation minuscule au fond de la petite rade, mais d’aspect beaucoup trop régulier pour être naturelle. À l’instant où ses amis localisaient également l’anomalie, l’image zooma de nouveau. Le secteur visualisé mesurait maintenant deux kilomètres de côté et montrait avec précision le fond de la baie. La portion supérieure du cliché était occupée par une vaste étendue d’un blanc éclatant – la banquise épaisse recouvrant le cap Norvegia. au–dessous se dessinait une étroite grève caillouteuse parsemée de rochers plus imposants. À l’endroit même où cette plage rejoignait la base de la banquise, une énorme structure rectiligne jaillissait en biais de la muraille gelée, se projetait sur près de trois cents mètres vers le sud, puis obliquait en formant un angle droit parfait pour replonger dans la glace après quelques dizaines de mètres. L’objet était d’un gris sale uniforme et ne comportait aucun détail reconnaissable. Perpendiculairement au côté le plus long et à peu près aux deux tiers de sa longueur se détachait une sorte de rampe étroite, apparemment du même matériau grisâtre que le reste, qui traversait toute la grève et semblait se prolonger sous les flots de l’océan.