Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 93 sur 319

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Point Zéro

12 h 58 UTC

 

Parmi les seize agences fédérales qui composent la communauté du renseignement américain, le National Reconnaissance Office n’est pas, et de loin, la plus souvent citée dans les médias. Il n’a ni le prestige du FBI, ni les ratés et les scandales à répétition de la CIA, ni l’aura de mystère impénétrable qui entoure la NSA, et aucune série télévisée ne reprend en les romançant les aventures de ses agents.

Dommage, pensa Jason Poliecki en carrant ses cent trente kilos dans son mauvais fauteuil en simili, ça m’aurait bien plu de jouer les consultants pour Spielberg ou pour Jerry Bruckheimer…

Il était presque huit heures du matin en Virginie, et au sein du flot ininterrompu de véhicules qui encombraient maintenant le périphérique en direction de l’aéroport international de Dulles, peu de conducteurs savaient ce qui se dissimulait dans les quatre bâtiments laids et anonymes du 14675 Lee Road, Chantilly. Bien que son existence n’ait été révélée au public qu’en 1992 – soit trente-deux ans après sa création – le NRO cultivait désormais la discrétion plutôt que le secret : l’agence avait pignon sur rue, un site web de belle facture ne répondant jamais aux questions des internautes, et un service de presse distillant chaque semaine des informations sans importance et/ou non vérifiables. Sous cette apparence grisâtre se cachait pourtant l’un des piliers essentiels du dispositif de défense des États–Unis, l’incroyable système de reconnaissance spatiale que le gouvernement fédéral avait patiemment mis en place tout au long du demi–siècle écoulé.

Les événements des trois dernières années avaient encore accru les prérogatives de l’agence, déjà considérables sous les mandats Bush et Obama. Depuis son accession inattendue à la présidence, le nouvel occupant de la Maison-Blanche n’avait en effet eu de cesse de renforcer par tous les moyens la sécurité extérieure du pays ; l’objectif assigné à l’agence était des plus simples : d’ici la fin du mandat actuel, surveiller la totalité de la surface du globe, mers et océans inclus, en continu, avec une résolution de dix centimètres dans toutes les fréquences. Les moyens attribués étaient à la hauteur : le NRO avait absorbé la National Geospatial Intelligence Agency (NGA), une autre officine dont les missions étaient largement redondantes, et son budget de fonctionnement avait été triplé ; bien qu’il s’agît d’une donnée hautement classifiée, il était désormais estimé à près de onze milliards de dollars, un tiers de celui de la CIA.

À vingt-neuf ans, Jason Poliecki était analyste de niveau III, ce qui signifiait qu’il devrait ronger son frein encore quelques années avant de recevoir un fauteuil plus confortable et d’exercer ses talents d’observateur sur des endroits intéressants du globe : zones tribales du Pakistan, république de Gaza ou résidence d’été du Premier ministre italien (spectacle garanti autour de la piscine). Pour l’heure, ses attributions étaient plus modestes : avec ses sept collègues de la petite division « Pôles et régions circumpolaires », il était chargé d’analyser et de signaler toutes les activités suspectes dans les secteurs situés au–delà des 65 degrés de latitude nord et sud. En pratique, son travail se bornait à observer les flottilles de pêche à la sardine en mer du Groenland, les migrations de caribous dans le nord de la Finlande ou la relève de la garde dans la garnison de Salekhard (district autonome de Iamalo-Nénetsie, Sibérie occidentale) ; encore s’agissait–il des activités de surveillance concernant les régions boréales : pour l’Antarctique, c’était plus simple, il ne s’y passait jamais rien.

Poliecki étouffa un soupir en allumant ses terminaux et en rentrant ses codes d’identification, opération complétée par un scanner rétinien. Pas de chance, aujourd’hui il était précisément de surveillance australe. Pendant que les trois grands écrans holo chauffaient, il entreprit de nettoyer les miettes et autres reliefs de nourriture qui constellaient son minuscule plan de travail, vestiges de sa précédente vacation de huit heures ; manifestement, la femme de ménage avait une fois de plus oublié son bureau. À sa droite, il avait décoré la cloison en contreplaqué d’un fanion brun frappé du logo non officiel du NRO : un hémisphère terrestre plongé dans l’obscurité et surmonté de deux yeux de hibou, avec la devise « We

own the night »(23).

Les écrans s’illuminèrent, montrant un spectacle que le jeune homme avait vu bien trop souvent pour en apprécier encore la splendeur : la partie occidentale du continent Antarctique, filmée en temps réel par le satellite Lacrosse II depuis les sept cent trente kilomètres d’altitude de son orbite Tundra ; sans même avoir besoin de consulter les données numériques en surimpression, il constata que l’oiseau se trouvait actuellement à l’aplomb de la Terre de la Reine-Maud, autrement dit le trou du cul du monde ; l’atmosphère paraissait très dégagée au–dessus de l’inlandsis, par contre une gigantesque dépression orageuse semblait en train de se former dans l’Atlantique Sud, à l’est de la péninsule Antarctique.

Poliecki soupira une nouvelle fois et activa le chargement de l’historique des dix dernières heures. Dans les autres divisions géographiques, les équipes d’analystes faisaient les trois-huit pour assurer un suivi en continu des images et relevés radar satellitaires ; seul son service échappait à la règle : le volume d’information en provenance des régions polaires était trop réduit pour justifier un tel dispositif, si bien que le premier travail de l’équipe du matin consistait à dépouiller les données archivées automatiquement durant la nuit. Le message habituel apparut sur les écrans, l’invitant à la patience pendant que les 800 To de séquences haute définition étaient chargés à partir des énormes supercalculateurs IBM Roadrunner situés dans les sous-sols blindés du NRO. Il savait qu’il y en avait pour deux ou trois minutes, aussi en profita–t–il comme à son habitude pour faire un peu d’explo : jouant de la palette directionnelle, il zooma tour à tour sur différentes régions visibles du continent : la péninsule Antarctique avec son long chapelet d’îles aux contours déchiquetés, la vaste étendue blanche de l’ice shelf de Ronne à sa base, la Terre de Coats plus à l’Est, puis le plateau Antarctique et le Pôle lui–même…

L’exercice était vite déprimant, car les paysages étaient partout les mêmes : du blanc à perte de vue, avec juste un peu de noir çà et là aux endroits où le roc affleurait. S’il tournait les yeux vers l’océan, c’était le contraire : une étendue noire infinie à vous donner le frisson, parsemée de petits grumeaux blancs signalant les glaces flottantes. Un monde sans vie, à peu près aussi bandant que la surface lunaire.

Alors que la barre de téléchargement approchait de son terme, le jeune homme décida d’aller voir où en était l’A-87. Le détachement de l’énorme iceberg douze jours auparavant avait constitué l’un des événements majeurs de son mois de février, ce qui en disait long sur son existence palpitante… Et pendant ce temps, tes cent trente collègues de la division Moyen-Orient passent leurs journées à chasser le barbu !

Il déplaça la palette de manière à englober le secteur du cap Norvegia. Là encore, il fut vite déçu : l’iceberg géant avait à peine bougé depuis la veille, tout au plus semblait–il s’être encore fragmenté davantage. Il s’apprêtait à refermer la fenêtre quand son regard accrocha deux minuscules chiures de mouche au milieu de la baie nouvellement formée à la base du cap ; Poliecki n’était peut–être pas la crème des analystes du NRO, mais il fallait lui accorder qu’après avoir passé d’innombrables heures à contempler ce genre de paysages, il était capable au premier coup d’œil de faire la différence entre un navire et un morceau de glace dérivant.