Point Zéro
14 h 39 UTC
Il n’avait pas fait vingt mètres qu’il butait sur un obstacle imprévu et manquait de chuter à terre.
Revenu d’un seul coup à la réalité, il constata que ses pas l’avaient ramené à l’endroit où Iazov avait fait exploser sa grenade, anéantissant en un instant le rêve d’une vie entière. Tout ce que nous aurions pu créer… pensa–t–il en contemplant tristement le cratère noirâtre et les débris carbonisés – tout ce qui subsistait de l’œuvre la plus géniale jamais sortie d’un cerveau humain.
Maintenant il ne te reste plus qu’à rentrer. Et mourir.
Il allait tourner les talons lorsque ses yeux se posèrent machinalement sur l’objet qui avait failli le faire tomber. Intrigué par son apparence, il se baissa pour l’examiner ; on aurait dit une grosse pierre vaguement quadrangulaire et un peu plus grande que ses deux mains réunies, mais son aspect brûlé et sa consistance caoutchouteuse démentaient sa nature minérale. Il saisit l’objet, le retourna, et c’est alors seulement – son cœur en manqua une pulsation – qu’il réalisa ce qu’il tenait entre ses mains.
Un morceau de la mallette !
En l’inspectant de plus près, il remarqua que son revêtement était intégralement calciné en surface, mais pas en profondeur : il suffisait de gratter un peu la croûte noirâtre avec l’ongle pour découvrir le cuir intact. Il comprit alors ce qui avait dû se passer : en détonant, la grenade avait déchiqueté la mallette et en avait éjecté un fragment important à bonne distance du foyer d’explosion, le protégeant en quelque sorte du plus gros de l’incendie.
Kjölsrud soupesa l’objet et s’aperçut d’une autre chose : il était beaucoup trop lourd pour n’être constitué que d’une enveloppe de cuir.
Saisi d’un espoir insensé, il écarta avec précaution les pans de l’emballage noirci. Effectivement, la toile cirée au–dessous semblait intacte ; il défit fébrilement cette dernière couche protectrice.
Et découvrit enfin ce qui se trouvait à l’intérieur.
Cette fois, son cœur loupa deux pulsations.
14 h 39 UTC
« L’opération Paperclip ? s’étonna Caleb. Bien sûr que j’en ai entendu parler. Le recyclage des savants nazis par l’armée américaine à la fin de la guerre, c’est bien ça ?
— Tout juste, opina Viktor Bernstein sans cesser de manier la pelle. En ce qui me concerne, on aurait aussi bien fait de les coller contre un mur, Von Braun en tête… Mais si nous avions fait ça, ni vous ni moi ne serions ici aujourd’hui, et la Lune serait une colonie soviétique. Enfin, passons. Ce qui est beaucoup moins connu, c’est que les Russes avaient monté un programme tout à fait similaire pour exfiltrer les scientifiques allemands et récupérer tout ce qui pouvait l’être de la technologie du Reich. L’officine qui s’en occupait était le Département 7 du NKVD, créé sur ordre de Joseph Staline en personne.
— Le Département 7 ? Ça ne me dit rien du tout, dit Caleb.
— Pas étonnant. Il a très souvent changé de nom par la suite, mais les autres ne vous diraient rien non plus. Un secret absolu a toujours entouré cette unité. L’homme qui la dirigeait au départ s’appelait Leonid Shatilov. Un type fascinant, paraît–il : d’une intelligence hors pair, parlant huit langues, grand maître d’échecs, vous voyez le genre. Il a dirigé l’agence jusqu’à sa mort, en 1962. Et son successeur…
— Iazov, c’est ça ?
— Exact. Iazov qui a pris le relais jusqu’à aujourd’hui, soit plus de cinquante ans à la tête du même service. Encore plus fort que J. Edgar Hoover, non ? Et il était devenu indéboulonnable exactement pour les mêmes raisons : bien trop puissant et dangereux pour être évincé, et personne de la même trempe à mettre à la place.
— Mais je ne comprends pas, réagit Caleb. Si le but de ce département était récupérer les savants nazis se trouvant en zone d’occupation soviétique, sa mission aurait dû s’interrompre d’elle–même au bout de quelques mois, non ? Pourquoi ses activités auraient–elles continué jusqu’à aujourd’hui ? Et quel rapport avec Kjölsrud ?
— Pourquoi cette longévité ? Parce que la chasse aux savants n’était pour ainsi dire que le hors-d’œuvre. Juste une mise en jambes. Le plat de résistance – et la véritable mission confiée à Shatilov, cette fois sur le long terme – était la construction d’un complexe militaro-industriel capable de hisser le pays au tout premier plan des puissances mondiales. À partir de rien, ou peu s’en faut. Et le bonhomme s’est parfaitement acquitté de sa tâche : lorsqu’il est mort, l’Union Soviétique s’était dotée de la plus extraordinaire machine de guerre technologique jamais créée, seuls les États–Unis étant désormais en mesure de rivaliser avec elle. À la fin des années soixante, l’agence en question avait placé des milliers de taupes dans tous les instituts de recherche publics et privés des nations occidentales et disposait de myriades de bureaux d’études et de laboratoires disséminés sur tout le territoire soviétique, le plus souvent au sein de villes interdites ne figurant sur aucune carte. Mais, à la tête de cet empire, il n’y a jamais eu qu’un seul homme.
— Iazov… souffla Caleb estomaqué par ces révélations.
— En personne. Sans le type qui agonise sur la plage derrière nous, l’Union Soviétique n’aurait jamais eu de programme spatial. Ni de missiles intercontinentaux. Ni de flotte de sous–marins nucléaires. Iazov n’apparaissait dans aucun organigramme officiel, et son nom n’était connu que de quelques personnes tout en haut de la pyramide. Mais, pendant un demi–siècle, pas un seul boulon n’est sorti des usines d’armement russes sans qu’il n’ait donné son assentiment.
— Et Kjölsrud ? demanda le jeune homme. Vous n’allez pas me dire qu’ils ont bossé ensemble, quand même ? »
Viktor Bernstein s’appuya sur sa pelle et le regarda d’un drôle d’air : « Pas précisément, Caleb. Pendant tout ce temps-là, Kendall a été le petit caillou dans la chaussure de Iazov. Et inversement, bien sûr.
— Vous faites allusion à son rôle dans le complexe militaro-industriel américain, c’est ça ? »
Contre toute attente, Bernstein éclata de rire.
« Son rôle ! Alors, vous n’avez toujours pas compris, Caleb ? Kendall n’a pas joué un rôle dans le complexe militaro-industriel américain. Kendall est ce complexe. Il l’a créé de toutes pièces, en 1937, en nouant les premiers contrats entre ses usines d’armement et le gouvernement fédéral. Les noms de Lockheed Martin, Raytheon ou Northrop Grumman vous sont sans doute familiers ; mais sachez que derrière ces entreprises phares, il y a un écheveau inextricable de liens politico-financiers, de prête-noms et de sociétés-écrans qui vous ramèneront toujours à un seul homme et à un seul empire : la K2. Ajoutez à cela que Kendall occupait déjà une place centrale dans le renseignement industriel à une époque où la CIA s’appelait encore l’OSS, et vous comprendrez à quel point sa position était symétrique de celle de Iazov. Pendant cinquante ans, ils n’ont pas arrêté de se jouer des coups fourrés. Le plus souvent par agents interposés, mais parfois – très rarement – face à face. »