Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 54 sur 319

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Point Zéro

14 h 04 UTC

À sa grande surprise, ce fut presque trop facile. La croûte gelée était peu épaisse, et son premier coup de pied creusa une profonde cavité dans un matériau qui avait la consistance de la neige poudreuse. Les pas suivants furent tout aussi aisés. En un rien de temps elle était déjà descendue d’une bonne dizaine de mètres. Elle s’enhardit, alternant de plus en plus rapidement les mouvements de ses bras et de ses jambes comme pour dévaler les barreaux d’une échelle.

Et faillit mourir quand une plaque glacée faisant trois fois sa taille se détacha juste sous ses pieds. A plat ventre contre la paroi lisse comme la main, elle ripa de deux mètres et se rattrapa du bout des doigts, le cœur battant à tout rompre, au bord de l’anfractuosité qui venait de se former. Pas le temps de te reposer. Continue, mais plus prudemment. Elle poursuivit sa descente, toujours à un rythme soutenu mais en veillant à bien répartir son poids entre ses différents points d’appui.

 

14 h 04 UTC

 

Moins de trente personnes sur terre pouvaient se vanter d’avoir adressé la parole à Kendall Kjölsrud au moins une fois au cours des deux décennies écoulées. Parmi ceux-ci, Viktor Bernstein était le seul à le tutoyer et, occasionnellement, à élever le ton en sa présence. Ce qui était le cas actuellement.

« Parce que, bien sûr, Sarah compte pour du beurre ! martelait–il en pointant un index accusateur sur le président de la K2. Et ne parlons même pas de ce pauvre Ross ! Comme d’habitude, ton mépris des autres dépasse tout ce que…

— Il ne s’agit pas de moi, Viktor, le coupa sèchement l’intéressé. Tu connais la situation. Tu sais aussi bien que moi que s’il arrive quoi que ce soit à McKay, nous pouvons aussi bien repartir tout de suite !

— Et pour toi, ça justifiait de les laisser crever sans rien tenter ! » hurla Bernstein hors de lui.

Par prudence, Kjölsrud composa mentalement la séquence de désactivation de l’asimov qui se tenait près de la porte. Vu le tour que prenait la conversation, le robot risquait à tout moment d’intervenir en le croyant menacé ; et la dernière chose dont le vieil homme avait actuellement besoin, c’était de Viktor Bernstein éparpillé en plusieurs morceaux sur son somptueux tapis persan.

« McKay est trop précieux, répondit–il. Vandell ou n’importe lequel de ses hommes auraient tout aussi bien pu aller les récupérer.

— Tu sais que c’est faux ! Question pilotage, personne à bord ne lui arrive à la cheville. Et tu me permettras d’avoir quelques doutes sur son caractère indispensable quand nous serons dedans. Ce n’est tout de même pas le seul locuteur capable de…

— Ce n’est pas qu’une affaire de langue, Viktor, dit Kjölsrud soudain très las. Je t’ai déjà expliqué. Lui seul a – peut–être – les connaissances nécessaires.

— Je ne peux pas y croire ! Nous avons le meilleur service de renseignement non-gouvernemental au monde, et des moyens quasi illimités. Ces infos doivent bien figurer quelque part ! Je suis persuadé qu’en quelques jours, quelques semaines tout au plus…

— Nous n’avons pas ce temps-là, Viktor. Valentin est en route.

— Quoi ?

— J’ai reçu le sat crypté il y a deux heures. Info de nos contacts au FSB,

cent pour cent recoupée par SIGINT City(15). Il a quitté Moscou en toute hâte vendredi dernier. Deux jours plus tard, il était au Cap, dans une résidence discrète du GRU. Ajoute à ça l’arrivée de deux unités Vympel sur la base russe de Dombe Grande en Angola, il y a une semaine. En transfert vers une destination inconnue. Rien de neuf depuis mais ça ne peut être une coïncidence, cela fait des années que ce salopard n’a pas mis le pied hors de Russie.

— Il a peut être décidé de prendre le large, on le dit mourant…

— On me dit aussi mourant, Viktor, rétorqua Kjölsrud. Je serais toi, je ne m’y fierais pas trop. Par ailleurs…»

Le vieillard se tut subitement. Trois des écrans holo venaient de s’illuminer, montrant des vues extérieures de l’iceberg prises sous des angles différents : l’une à partir du Global Defender, l’autre à courte distance à partir d’un capteur embarqué sur le Little Bird, la troisième d’un point plus élevé – probablement un des drones qui surveillaient actuellement la baie. En même temps se faisait entendre la voix, curieusement tendue, du capitaine Tomlinson de quart sur la passerelle : « Désolé de vous interrompre, messieurs. Mais je pense qu’il faut que vous voyiez ça. »