Point Zéro
13 h 05 UTC
Tout à coup et sans qu’il s’y attende, quelques mots ressurgirent d’un repli oublié de sa mémoire, comme un fossile soudain exhumé du sol. Des mots dont il ignorait le sens, mais qui faisaient monter en lui une étrange émotion tandis qu’il se les répétait en boucle :
Chi beddu stu cappiduzzu,
Chi beddu saporito…
Sur le visage du monstre, une larme se mit à rouler.
13 h 05 UTC
Luttant contre la souffrance, elle fit une nouvelle tentative en s’arc-boutant de toutes ses forces.
Peine perdue : la poutrelle métallique qui lui bloquait le torse ne bougea pas d’un pouce. L’objet n’était pas bien volumineux et, en d’autres circonstances, elle aurait pu le déloger sans difficulté. Le problème était que ses deux bras étaient coincés derrière elle, et qu’en dépit de tous ses efforts, elle n’arrivait pas à les dégager.
Cela s’était produit au moment où l’épave du Dornier s’était brutalement immobilisée. Sous l’effet de la décélération, Poppy avait été projetée avec une violence inimaginable contre une des membrures latérales de la coque, avant que tout un tas de trucs ne s’effondrent sur elle. Le choc avait été si rude qu’il l’avait laissée sonnée plusieurs minutes, l’empêchant d’appeler à l’aide ; lorsqu’enfin elle avait repris connaissance, ç’avait été pour se découvrir bloquée comme une tortue à l’envers, sans la moindre possibilité de faire un mouvement dans un sens ou dans l’autre. Elle avait hurlé à s’en faire péter les cordes vocales, mais personne ne s’était manifesté. Pas la moindre touche non plus en neural. est–ce que tu es la seule survivante dans ce tas de ferraille ? s’était–elle demandé avec angoisse.
Et Jeeves était aux abonnés absents.
Avec une inquiétude grandissante, elle avait essayé d’activer son interface vocale, mais l’IA semblait s’être évaporée. Comme les autres systèmes de sa combi, d’ailleurs : radio, assistance motrice, thermorégulation… Tout était mort. Sans doute une conséquence du champ électromagnétique intense dans lequel elle baignait.
Le seul intérêt de sa position actuelle était de lui offrir une vue imprenable sur le monstre qui allait la tuer. À moins de dix mètres, l’Œuf de Majorana trônait au milieu de la soute dévastée comme une idole maléfique au milieu d’un champ de ruines. Bien qu’elle fût particulièrement difficile à émouvoir, la jeune femme était stupéfaite des transformations subies par la machine : les chocs sourds qui en émanaient avant le crash avaient disparu, remplacés par un grondement assourdissant qui évoquait le mugissement d’une chute d’eau et qui paraissait forcir de minute en minute. L’énorme coque ovoïde parsemée de verrues métalliques avait perdu sa teinte anthracite pour prendre une coloration d’un rouge très sombre, comme si un brasier couvait à l’intérieur ; il régnait d’ailleurs une chaleur de plus en plus insupportable dans la soute – Poppy préférait ne pas savoir à quels types de rayonnement elle pouvait bien être exposée. Chacune des parcelles de son corps lui faisait un mal atroce, comme si des doigts invisibles fouaillaient sa chair pour en arracher des morceaux.
Les forces de marée, se souvint–elle.
Et le pire, au–delà de la douleur et de la nausée, était cet affreux renversement de perspective. Bien qu’elle sût pertinemment que l’épave était couchée à plat, l’énorme champ de gravité artificiel lui donnait l’impression d’être suspendue à mi-hauteur d’une sorte de silo vertical dont l’Œuf aurait occupé la base. De temps en temps, des fragments de fuselage ou des débris divers se décrochaient et tombaient vers la machine. Certains prenaient feu ou se disloquaient avant même d’en atteindre la surface ; les plus résistants – plaques de tôle, boulons, outils en acier – venaient s’y coller et fondaient en quelques instants. Elle se demanda par quel miracle la coque extérieure de l’Œuf tenait encore, mais comprit que cela ne durerait plus très longtemps vu les contraintes gigantesques auxquelles elle était soumise.
Si ça peut te consoler, tu seras le premier être humain à tomber dans un trou noir quantique, pensa–t–elle en se demandant vaguement si elle ressentirait quelque chose de particulier en étant aspirée dans la singularité. Elle fît un dernier essai pour dégager l’un de ses bras, mais renonça bientôt. Game over. Elle ferma les yeux pour attendre la mort.
Et les rouvrit avec un hoquet de surprise lorsqu’une main se posa sur son épaule.
C’était Caleb.
Se retenant fermement pour ne pas perdre l’équilibre, il était penché sur elle et la regardait avec une expression concentrée. De sa main libre, il agrippa la poutrelle métallique qui la coinçait et, après quelques secondes d’efforts, parvint à la déloger ; à peine eut–il lâché l’objet que celui–ci dégringola vers l’Œuf avec la vélocité d’une balle de fusil pour se briser en plusieurs morceaux incandescents à son contact.
« On peut dire que vous avez le chic pour vous foutre dans des situations intéressantes, dit–il sobrement. Filons vite d’ici. »
Ce fut encore plus dur qu’il ne l’avait imaginé. Dans le champ de gravité qui grandissait chaque seconde, avancer dans la neige épaisse devenait une épreuve presque insurmontable. En s’épaulant mutuellement, moitié courant et moitié trébuchant, ils parvinrent cependant au pied de l’escarpement en un temps record. Mais il restait encore cent mètres de rocaille à grimper, et ils étaient à bout de souffle. Sans s’accorder la moindre pause, ils se jetèrent dans la pente. Caleb ouvrait la marche, tirant Poppy par le bras et l’aidant à franchir les passages difficiles ; elle–même paraissait au bord de l’évanouissement, et son beau visage olivâtre avait pris une teinte cendreuse – à tel point que Caleb se demanda si son séjour de plusieurs minutes à proximité de l’Œuf ne lui avait pas causé des lésions irréversibles.
Soudain, elle dérapa et tomba durement à genoux. « Pitié, Caleb, supplia–t–elle. Je vais tourner de l’œil ! Dix secondes de pause !
— Pas question ! s’exclama–t–il en faisant un effort désespéré pour la remettre debout. On n’en a même pas grimpé la moitié ! »
Il s’efforça de contenir le sentiment de panique qu’il sentait monter en lui. Il ne restait plus qu’une poignée de secondes avant l’explosion, il en était presque sûr.
C’est à ce moment qu’un troisième larron se joignit à eux.
< Je crains d’avoir manqué un épisode, dit une voix bien connue qui semblait sortir de nulle part. Veuillez me pardonner si cela a pu vous causer quelque embarras. >
— Jeeves ! s’écria Poppy. Qu’est–ce que tu foutais ?
< Brouillage électromagnétique, largement au–delà de ce que mon blindage peut encaisser. Ici le champ est moins intense, mais l’ensemble de mes systèmes a subi des dégâts structurels majeurs. Il m’a fallu un peu de temps pour rétablir cette interface. >
— Aidez-nous, Jeeves, fit Caleb. Il faut absolument qu’on arrive en haut de cette pente.
< La pile à combustible est grillée, je suis sur alimentation de secours… Je vais quand même essayer, mais j’ai peur qu’il ne faille plus me demander grand–chose ensuite. >
L’instant d’après, Poppy se redressait comme par miracle, tandis qu’un bourdonnement léger signalait la mise en marche des servomoteurs de sa combinaison ; en même temps, elle ressentait le picotement familier des électrodes de neurostimulation qui allaient l’aider à mobiliser le peu d’énergie qui restait dans les muscles de ses jambes. Elle regarda Caleb avec un sourire fatigué : « En voiture, hombre, fit–elle. J’espère que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que je vous porte. »
La combinaison tomba en panne – définitivement cette fois – à cinq mètres au–dessous de l’arête. L’attraction dans leur dos était de plus en plus forte, mais plus rien n’aurait pu les arrêter, et ils utilisèrent leurs dernières forces pour terminer l’ascension. Alors qu’ils allaient atteindre le rebord de l’escarpement, un phénomène étrange attira soudain leur attention.
Ils avaient une ombre. Comme si en dépit des gros nuages gris qui formaient un plafond bas et impénétrable, le soleil avait fait son apparition.
Mais la lumière venait de derrière eux.
Machinalement, Poppy jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Mal lui en prit. Elle avala convulsivement sa salive et se détourna en hâte, avant de lancer à son compagnon : « Pour l’amour du Ciel, Caleb, ne regardez pas derrière ! »
Mais déjà ils prenaient pied sur l’arête. Ils se trouvaient sur une vaste esplanade allongée de deux ou trois hectares, ayant à l’évidence fait l’objet de travaux de terrassement pas mal de temps auparavant. Les bâtiments miniers étaient tout proches, maintenant : quelques longs hangars en bois goudronné, très délabrés et à moitié effondrés pour certains ; tout paraissait effectivement à l’abandon depuis des années. Un côté du plateau s’adossait à une paroi rocheuse abrupte qui constituait l’un des contreforts du mont Paget. Une galerie obscure s’ouvrait à cet endroit.
Kendall Kjölsrud était debout devant eux et les considérait d’un œil halluciné, où se mêlaient terreur et soulagement.
« Dieu soit loué ! s’écria–t–il. Vous êtes en vie tous les deux ! Venez vite !
— Où sont les autres ? demanda Caleb d’une voix haletante.
— Déjà dans la mine, à l’abri. Venez, dépêchez-vous ! »
Ils allaient se mettre à courir dans la direction indiquée par le vieil homme, lorsqu’en dépit de l’avertissement, Caleb ne put s’empêcher de jeter à son tour un dernier regard en arrière.
Ce qu’il vit le cloua sur place.
La distorsion de perspective dont il avait fait l’expérience quelques instants plus tôt dans les décombres de l’avion s’étendait maintenant à toute la vallée. Sous l’effet du champ gravitationnel qui ne cessait de croître, le versant moyennement pentu qu’ils venaient d’escalader lui donnait l’impression affolante d’une falaise à pic. Au fond de cet entonnoir vertigineux, l’épave du Do–X avait presque entièrement disparu, comme victime d’une implosion : il n’en restait que quelques tôles éparses bizarrement déformées et plusieurs membrures tordues qui saillaient de la glace en train de fondre comme les côtes d’une baleine réduite à l’état de squelette. Au centre de cette dévastation, un point lumineux minuscule brillait avec une intensité insoutenable, faisant lever une aube sinistre sur le paysage anamorphosé ; le rugissement furieux qui en émanait emplissait toute la vallée de son bruit de cataracte et se répercutait en échos sur la montagne voisine.
Un spectacle impossible, d’une beauté vénéneuse et hypnotique. Tétanisé par cette vision dont il n’arrivait pas à détourner le regard, Caleb se mit à vaciller au bord du gouffre vertigineux.
Sur le point d’y dégringoler tête la première.
Une main gantée se referma sur son bras et le secoua avec une violence délibérée, le ramenant aussitôt à la réalité. Kjölsrud le regardait, le visage déformé de terreur :
« Vous vous prenez pour la femme de Loth ? hurla–t–il. Courez, nom de Dieu ! COUREZ ! »
Les trente pas qui les séparaient de l’entrée de la galerie étaient en terrain plat, mais ils eurent l’impression de grimper une pente à quarante-cinq degrés, les jambes prises dans la mélasse. Derrière eux la luminosité augmentait sans cesse, et le bruit de tonnerre était devenu indescriptible.
Enfin ils furent à l’intérieur, sans pour autant interrompre leur fuite éperdue. Le tunnel creusé dans la roche basaltique s’enfonçait en ligne droite dans le flanc de la montagne, avec une légère déclivité qui facilita un peu leur course. Dans la lueur dansante des projecteurs frontaux, ils distinguaient fugitivement des wagonnets mangés par la rouille, des caisses de bois éventrées, quelques outils épars – tout ce qui restait de l’exploitation minière abandonnée soixante ans auparavant. Au bout de quelques dizaines d’enjambées, ils passèrent un premier coude, puis un second, avant de suivre Kjölsrud dans une galerie latérale.