Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 117 sur 319

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Point Zéro

13 h 54 UTC

Son visage n’exprimant aucune émotion malgré la fureur qui la submergeait, Poppy Borghese observait le monstre qui s’approchait à pas mesurés. Elle avait entendu les bruits horribles en provenance de l’extrémité du tunnel et savait que Johansson était mort. Elle découvrit l’immense carcasse blafarde et couturée de cicatrices, les mains comme des serres de rapace, la face hideuse tartinée de sang et les crocs trop grands pour la gueule qui les hébergeait. La créature s’était immobilisée à moins de dix pas, paraissant humer l’air avec méfiance.

L’être difforme la dévisagea d’un regard brûlant d’une haine absolue. Il était sur le point d’attaquer. Et pourtant quelque chose – comme une barrière invisible – semblait le retenir.

Qu’est–ce qui lui prend ? pensa Poppy qui s’était préparée à bondir à son tour. Il n’a jamais vu une jolie fille, ou quoi ?

Les secondes passèrent dans un silence oppressant. On aurait dit que le monstre hésitait toujours, comme en proie à un dilemme insoluble. La peur ? Poppy écarta cette possibilité. Comment une telle créature pourrait– elle avoir peur de quoi que ce soit ?

Et puis elle sut, sans pouvoir s’expliquer comment.

Il est surpris. Stupéfait, même. Il s’attendait à quelque chose, et ce quelque chose ne vient pas.

Peu importe ce que c’est. Profite de l’avantage.

Un rictus d’une extraordinaire cruauté déforma ses lèvres. « Chien-chien. Gentil chien-chien, chantonna–t–elle. Maman a quelque chose pour toi. »

Cette fois, l’expression d’ahurissement sur le visage de la créature devint presque comique.

« Va chercher ! » hurla–t–elle en détendant le bras et en projetant la grenade au C-4 qu’elle gardait plaquée contre sa cuisse.

L’instant d’après, l’engin réglé sur deux secondes explosait aux pieds du monstre.

Toute la voûte s’effondra dans un fracas gigantesque.

 

13 h 54 UTC

En moins d’une heure, l’équipe d’explorateurs s’était transformée en une poignée de fugitifs aux abois.

Ils n’étaient plus que douze : Kjölsrud et ses lieutenants Viktor Bernstein et Vandell Richardson, Poppy qui n’avait dû qu’à son extrême rapidité d’échapper à l’ensevelissement, l’un de ses hommes nommé Jenkins, Sarah Miller très choquée qui pleurait dans un coin, Caleb et ses trois amis. Sanjiv Chandra et ses deux assistants Hiro Takeda et Sammy Valdez, qui se trouvaient assez loin dans le tunnel de glace au moment de l’explosion, avaient été pris sous l’avalanche. Rapidement dégagé, Sanjiv était physiquement indemne, mais le jeune autiste avait ensuite fait une terrible crise d’angoisse et avait dû être placé sous sédatif ; Takeda s’en était également tiré sans dommage, mais Valdez n’avait pu être retrouvé.

Un mort de plus.

Serrés sous les vingt mètres carrés de l’auvent de béton qui les avaient protégés quand la galerie s’était effondrée, les rescapés avaient aussi perdu une bonne partie de leur matériel. Presque toutes les caisses d’instruments scientifiques avaient été ensevelies, de même qu’un des hobbits. Il leur restait quelques armes personnelles, un asimov, trois caisses d’explosifs, une lance thermique, un laser tactique. Ni eau ni vivres. Et une trentaine d’heures d’autonomie sur les batteries de leurs combinaisons, en la jouant économe.

Pour autant, personne n’aurait songé à blâmer Poppy de son initiative. Tous au contraire savaient qu’elle leur avait, sinon sauvé la vie, du moins offert un répit de quelques heures. Vu la gravité de la situation, Caleb avait provisoirement renoncé à poser les questions qui lui brûlaient les lèvres : qui étaient ces types ? Qu’est–ce que c’était que cette créature ? Et d’où Kjölsrud les connaissait–il ?

Après s’être interrompus quelques instants, les bruits de sape qui leur parvenaient très étouffés de l’autre côté de la barrière de glace reprirent de plus belle. Leurs poursuivants n’avaient pas renoncé. Et quand ils seraient là – une douzaine d’heures, s’ils avaient du bon matos –, ils ne feraient pas de quartier : la petite démo de tout à l’heure ne laissait aucun doute sur leurs intentions.

Leur seule chance était de gagner l’intérieur de l’Artefact. Ils y trouveraient peut–être un moyen de regagner la plage par une issue détournée, ou alors suffisamment d’espace pour soutenir un siège de façon plus efficace. Un espoir des plus minces. Mais ils n’avaient rien d’autre.