Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 6 sur 319

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Point Zéro

11 h 09 UTC

— Hein ? En une journée ? Mais…

— Ne me demande pas comment ils ont fait, je n’en ai aucune idée. Normalement, ce type d’opération demande plusieurs jours et un grand nombre de sauveteurs, le tout avec des résultats souvent décevants. Tout ce que j’ai entendu dire, c’est qu’ils ont dans leur équipe un dynamiteur de génie, le genre de type capable de raser un immeuble sans renverser la soupe dans la maison d’à côté…

— Pas mal, dit Poppy, mais ça ne me dit toujours pas ce qu’on fout ici.

— J’y viens, Poppy. Hier soir à 1700 UTC, une nouvelle réplique aurait secoué le secteur. Je dis bien aurait, parce que, bizarrement, les sismographes à Durban ou à Pretoria n’ont rien enregistré du tout… Toujours est–il que tout un nouveau secteur de la mine se serait effondré, à la même profondeur que les éboulements précédents. Le directeur de la Hard Rescues est porté disparu – a priori, il se trouvait en train de faire une dernière tournée pour vérifier que plus personne ne se trouvait coincé dans la mine. C’est ce type-là que nous sommes venus chercher. »

 

11 h 09 UTC

 

Debout Caleb, tu te crois au club ?

La voix de rogomme du sergent Calloway. Dernier jour de la hills phase, le programme de sélection des SAS. La veille, deux marches d’orientation de 20 et 25 kilomètres. En tout, seize heures à crapahuter sous une pluie battante dans les collines pelées et les tourbières des Brecon Beacons, entrecoupées de deux heures d’un sommeil de brute. Le pire reste à venir, la marche d’endurance de 65 kilomètres à couvrir en moins de vingt heures avec paquetage complet, fusil, eau et nourriture plus soixante livres sur le dos. Ils viennent de rallumer la lumière ; tu te dis qu’il doit y avoir une erreur, tu viens juste de te traîner jusqu’au dortoir. Le type sur la couchette d’à côté sanglote. Lui ne se relèvera pas et devra se contenter d’un certificat de participation. Ton corps est un bloc de douleur, ton visage et tes mains sont déchirés par les ronces, tes épaules sciées par les courroies du sac. Tu ne le sais pas encore, mais ton tibia droit est déjà fissuré. Il se rompra au cours de la marche, et tu feras les douze derniers kilomètres à cloche-pied en hurlant sans discontinuer. Tu atteindras le poste d’arrivée avec trente-sept secondes d’avance sur le temps éliminatoire. Fracture de fatigue, dira le toubib en te regardant d’un drôle d’air. Le sergent continue à gueuler sur toi. Pas question de l’écouter cette fois, la couchette est trop confortable…

D’autres voix, après un instant ou une éternité. Le noir absolu d’une caverne. Puis des flashes lumineux. Des hurlements et des explosions, pas trop loin, qui semblent se rapprocher.

« Laissez-le, celui-là. Personne ne peut survivre à ce genre de…

— Avec tout mon respect, mon lieutenant, vous êtes un con et un salopard. Debout, Caleb. Je ne peux pas te porter, alors tu vas marcher jusqu’à l’hélico. »

L’intonation est pressante, mais tu décides de l’ignorer. Le sol est tiède, tu n’as plus mal. Dormir.

Encore d’autres voix. Une explosion de clarté. Murs blancs, draps blancs, odeurs de désinfectant. Le pavillon des vétérans au Royal Infirmary d’Édimbourg. La semaine dernière, tu as réussi à bouger l’index droit, aujourd’hui tu as pu t’asseoir. Les médecins qui avaient déserté ta chambre depuis longtemps sont de retour, et, plus qu’autre chose, ce qui t’effraie c’est leur expression d’incrédulité quand ils t’examinent. Tu voudrais bien leur demander quel mois on est, mais tu as encore la trachéo. On t’amène un portique. Debout, Caleb.

Les voix se sont tues maintenant, tu as réussi à les ramener au silence. Plus de lumière qui blesse les yeux non plus. Tu es bien, tu as l’impression de flotter. Tu vas enfin pouvoir dormir…

À l’instant même où tu vas lâcher prise, une petite voix d’enfant.

Debout, Caleb, tu es en train de mourir.

Lisa !

Caleb McKay ouvrit brutalement les yeux. L’obscurité était totale. Il tenta d’inspirer un grand coup, mais sa bouche était à moitié pleine de terre, et il se mit à tousser convulsivement comme un homme qui se noie. Lorsqu’il eut enfin retrouvé son souffle, il réalisa qu’il gisait face contre terre sur un sol dur et irrégulier. Il voulut se relever mais un poids lui bloquait les jambes. L’air dense, saturé de poussière, rendait chaque inspiration pénible. Il ignorait totalement où il pouvait se trouver. Tout en refoulant un sentiment de panique, il tâtonna au sol des deux mains pour explorer le maigre périmètre à sa portée. Le sol rocheux semblait jonché de débris de tailles variées. À la limite de son champ d’action, les doigts étendus de sa main droite touchèrent un objet dur et arrondi de la taille d’un ballon. Il tordit douloureusement son buste pour gagner quelques centimètres et palpa l’objet qui paraissait coincé sous une grosse pierre ; ses doigts étaient protégés par des gants épais, et il mit un certain temps à reconnaître la forme d’un casque.

Ton casque, Caleb. Tu as dû le perdre en tombant.

Quelle importance, je suis si fatigué. Je vais me reposer un peu et je me relèverai ensuite…

Pas question.

Les pensées se succédaient avec lenteur, comme des mouches engluées dans la mélasse. Il se demanda vaguement de quelle façon il avait pu perdre son casque de saut. Si c’était le cas, d’ailleurs, où était son parachute ? Les souvenirs revenaient tout aussi lentement, par bribes. Un temps indéterminé s’écoula avant que l’enchaînement d’idées ne se forme.

Ce n’est pas un casque de saut.

Tu es dans une mine. Un casque de mineur.

Et alors ?

Qu’y a–t–il sur un casque de mineur, Caleb ?

Un sursaut d’énergie le parcourut, et il se tordit à nouveau pour essayer d’attraper le casque bloqué par la pierre. L’objet résistait. Après plusieurs essais infructueux, il rassembla toutes ses forces et tira de plus belle, réussissant enfin à arracher le casque et à le ramener près de lui. Une chance sur deux pour qu’elle marche encore, se dit–il alors que ses doigts cherchaient le petit commutateur. Un instant plus tard, une lumière blanche jaillissait de la lampe halogène.

L’éblouissement se dissipa. Caleb se trouvait dans une galerie rocheuse en pente douce, qui devait faire au départ dans les quatre mètres de diamètre – pour autant qu’il pût en juger, car une bonne partie du boyau s’était effondrée, et les gravats parsemaient le sol autour de lui, mêlés à des débris de coffrage et d’autres fragments difficilement identifiables. Sur sa droite, le convoyeur à chaîne qui suivait la galerie avait été partiellement écrasé, et le minerai échappé de ses godets s’était renversé. À moins de deux mètres, une pyramide de rocaille atteignait le plafond de la galerie sans laisser distinguer la moindre solution de continuité. Pas très encourageant, se dit–il, mais il devait d’abord essayer de se dégager s’il le pouvait. Tournant péniblement la tête en arrière, il constata que la partie inférieure de son corps se trouvait coincée sous une volumineuse poutrelle en bois. Heureusement, celle–ci était tombée de biais, l’une de ses extrémités étant restée bloquée en équilibre sur les débris du convoyeur, de sorte que ses jambes n’avaient pas été tout à fait écrasées. Impossible d’apprécier les dégâts au–dessous, mais il lui semblait pouvoir bouger les pieds, ce qui était plutôt bon signe. Il s’arc-bouta sur les avant–bras, et, au prix d’un effort démesuré, réussit à déplacer légèrement le madrier. Mû par l’énergie du désespoir, il recommença aussitôt. Encore quelques centimètres de gagnés. Au troisième essai, il parvint enfin à extraire ses jambes du piège et s’adossa épuisé à la paroi de la galerie, au bord de l’évanouissement.