Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 174 sur 319

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Point Zéro

03 h 14 UTC

« S’ils ont pénétré dans le hangar d’à côté, ils seront ici dans quelques instants, reprit Caleb. Il faut partir tout de suite ! Sanjiv, on en est où ?

— La phase initiale de compression est terminée et…

— Pitié, pas d’explications ! On peut partir, oui ou non ?

— Oui, Caleb, fit le jeune savant. On peut partir.

— Alors on gicle ! Monsieur Kjölsrud, Josh, Gret ! Tout le monde au cockpit ! Sanjiv, Takeda, vous filez à la soute et vous débranchez le câble d’alim ! »

La dernière remarque était superflue ; les deux jeunes gens venaient déjà de se ruer hors de la cabine. À son tour, Poppy Borghese se leva d’un bond : « On doit défendre l’avion pendant la mise en route ! cria–t–elle. Vandell, Jenkins, descendez avec moi ! Amenez tout ce qui vous reste comme matos !

— Je viens aussi ! gronda One-Shot en décollant sa masse énorme de la cloison du fond.

Alors que le géant sortait de la cabine, Caleb l’attrapa par la manche : « Surtout, ne vous éloignez pas de l’avion. N’oublie pas que j’ai besoin de toi à la fin, Vassili.

— Pas de souci, Cal, répondit son ami. Pas envie de louper la correspondance. »

 

03 h 14 UTC

 

La tempête antarctique avait mis du temps à se renforcer, mais elle donnait enfin la pleine mesure de sa puissance. Née quelques jours auparavant au sud de la Terre de Feu, l’énorme dépression de près de deux mille kilomètres de diamètre tourbillonnait désormais juste au–dessus de la partie occidentale du continent gelé et déversait toute sa fureur sur la mer de Weddell. Dans la zone du cap Norvegia, les vents étaient de secteur sud et charriaient un véritable déluge de particules de givre arrachées de la surface de l’inlandsis.

Pour lutter au mieux contre l’ouragan, le Vladimir Karvaiyski avait tourné autour de sa chaîne d’ancre et se présentait maintenant de trois quarts avant par rapport à la plage. La manœuvre avait le double avantage de minimiser sa prise au vent et d’orienter de façon optimale ses pièces d’artillerie vers la casemate distante d’un demi-mille. Sur le pont avant du brise–glaces, les rafales d’air glacé étaient si violentes que l’on avait peine à se tenir debout ; le roulis restait négligeable, mais d’énormes remous de part et d’autre de la coque témoignaient du travail permanent des turbines de stabilisation.

Indifférent au froid terrifiant qui balayait le pont, le général Iazov scrutait la paroi du bunker géant. Curieusement, la couverture nuageuse s’était nettement éclaircie ; à quelques degrés au–dessus de l’horizon, la lune presque pleine irradiait une lueur sinistre et permettait de distinguer le littoral avec une visibilité inespérée. La fureur des éléments était l’exact pendant de la rage qui habitait le vieil homme à ce moment. Une rage pour l’essentiel tournée contre lui–même : il savait que l’énorme bourde d’Alexeiev n’était que la conséquence des renseignements incomplets qu’il lui avait donnés lors d’un briefing vite expédié. L’infortuné sergent n’en avait pas moins fait les frais quelques secondes auparavant :

« Espèce d’incapable ! avait hurlé Iazov. Descends tout de suite dans ce foutu hangar et trouve-moi cet avion ! Il ne doit pas être très loin !

— « Affirmatif, mon général, avait bredouillé Alexeiev plus mort que vif. Je vois une sorte de grand portail sur la droite et…

— Alors qu’est–ce que tu attends, crétin ? Qu’ils te déroulent le tapis rouge ? »

Iazov avait coupé la communication sans attendre la réponse et essayait maintenant de se calmer en respirant à pleins poumons l’air chargé d’embruns. Il avisa Guennadi Baranko qui fixait tranquillement la plage à côté de lui, et le demi-sourire de son second réactiva aussitôt sa colère.

« On peut savoir ce qui te rend si joyeux, Guennadi ? lança–t–il d’une voix tranchante.

— Le fait que tout sera terminé dans quelques instants, général. Rendez-vous à l’évidence : même si nous avons perdu l’avantage de la surprise, au final, ça ne fera aucune espèce de différence. Vous m’avez bien dit que l’appareil qu’ils comptent utiliser est très lent, n’est–ce pas ?

— Moins de cent cinquante nœuds en vitesse de pointe, grogna Iazov.

— J’ai peine à croire qu’un avion puisse être si lent, ce doit être une sacrée antiquité… En tous cas, ça veut dire qu’il lui faudra dix à quinze secondes pour traverser l’espace entre nous et la plage – à supposer qu’ils arrivent à le faire décoller, bien sûr. Ça nous laisse le temps de le dégommer… Combien ? Une bonne centaine de fois ? »