Point Zéro
20 février 2018 – 03 h 55 UTC
Une rage effroyable s’empara du vieil homme, et un rictus terrible convulsa ses traits. Quelqu’un allait mourir pour cela.
L’oreillette crachota de nouveau :
— « Général ? Vous me recevez ? »
Il réalisa que ce n’était pas l’un des rabatteurs. Il connaissait cette voix. La phrase suivante balaya instantanément sa fureur et fit naître un sourire encore plus inquiétant sur son visage.
— « Général, c’est Guennadi. Le loup est sorti du bois. »
Quelqu’un allait bien mourir, finalement. Mais pas aujourd’hui.
20 février 2018 – 03 h 55 UTC
L’agence dirigée par le général Valentin Iazov avait changé bien souvent d’appellation mais avait survécu à tous les bouleversements politiques des soixante–dix dernières années. Cela avait été l’une de ses premières leçons, quand le Département 7 était devenu l’Office de Planification Stratégique de l’Acier moins de six mois après sa création. « Ces crétins d’impérialistes ne comprennent rien au secret, lui avait dit Shatilov lors d’une de ces parties d’échecs qu’il gagnait invariablement. Ils ne savent qu’avancer à visage découvert, comme si leur force les dispensait de toute dissimulation. Leurs services gouvernementaux sont des maisons de verre, il suffit d’y aller et de se servir. Et lorsqu’ils essaient de cacher quelque chose, ils s’y prennent avec une telle naïveté que le résultat se voit comme un chien à qui il manque une patte. Regarde ces armes qu’ils viennent de jeter sur le Japon, nous étions au courant de leur programme depuis plus de deux ans ;
et avec le renard(7) que nous avons introduit dans leur poulailler, nous devrions avoir notre propre bombe d’ici trois ou quatre ans…»
Le credo de Leonid Shatilov était que pour dissimuler efficacement un secret, il suffisait de lui donner l’apparence de la plus extrême banalité, et ensuite de le laisser bien en vue du public. Il citait souvent la Lettre volée, d’Edgar Allan Poe, comme la création littéraire la plus pertinente jamais sortie d’un cerveau américain. « Et tu verras, Valentin Yefimovitch, ça marche aussi bien pour une simple lettre que pour un programme expérimental à cinquante milliards de roubles ». Au fil des ans et des missions, Iazov était devenu lui aussi un maître de la maskirovka. Il lui avait fallu plus longtemps – dix-sept ans exactement – pour réussir à battre Shatilov aux échecs. Ce soir-là, les deux hommes s’étaient soûlés à la vodka jusqu’à tomber à terre. En reprenant ses esprits tard dans la matinée, Iazov avait découvert son mentor pendu dans la salle de commandement de l’agence. L’autopsie avait révélé qu’il souffrait d’un cancer de l’intestin parvenu à un stade inopérable. Le soir même, Iazov était reçu en audience privée par Nikita Khrouchtchev, et le lendemain matin, il se retrouvait, sans la moindre cérémonie officielle, à la tête, de ce qui s’appelait à l’époque le Bureau de Développement industriel de l’Union Soviétique. Par la suite, il s’était longtemps demandé pourquoi Shatilov avait choisi ce mode de suicide ignominieux plutôt que de se brûler la cervelle avec le Nagant qui ne le quittait jamais ; ce n’est que bien plus tard qu’il avait compris qu’en agissant ainsi, son maître avait voulu empêcher qu’on puisse le soupçonner de l’avoir assassiné.
Et voilà que l’histoire se répète, se dit le vieil homme. Il détourna son regard de la circulation moscovite encore clairsemée à cette heure matinale et considéra d’un air pensif l’homme qui partageait avec lui la banquette arrière de la grosse limousine.
« Tu es sûr de tes informations, Guennadi ? Nous avons été échaudés si souvent…»
L’intéressé hocha la tête, et ce simple acquiescement suffit à rassurer Iazov. L’homme n’était pas du genre à s’engager à la légère.
À quarante-six ans, le colonel Guennadi Ivanovitch Baranko avait l’apparence banale d’un responsable d’agence commerciale. Il était de taille moyenne, ses tempes commençaient à se dégarnir et son visage était de ceux qu’on oublie sitôt aperçus ; ses costumes étaient de bonne facture, mais d’une coupe un rien désuète et sans aucune ostentation. Seul un observateur attentif aurait remarqué une musculature un peu trop développée et soigneusement entretenue, ainsi que la lueur inquiétante qui filtrait parfois derrière les petites lunettes rondes d’instituteur. L’homme avait servi comme appelé en Afghanistan pendant les dernières années de l’occupation soviétique – Iazov n’aurait jamais choisi un second n’ayant pas l’expérience du feu –, puis plus tard en Tchétchénie comme officier de renseignement militaire ; la manière dont il s’y était comporté l’aurait fait condamner pour crimes de guerre devant n’importe quel tribunal international, mais Valentin Iazov ne jugeait pas les hommes selon les critères usuels.
« Je suis tout à fait affirmatif, général, fit Baranko. Il y a quatre jours, le 16 février en fin d’après–midi, le Global Defender, qui se trouvait au sud des îles Falkland – en principe pour une série de relevés océanographiques –, a soudain quitté la zone où il patrouillait depuis deux semaines pour faire route à pleine vitesse vers la Géorgie du Sud…
— La Géorgie du Sud… répéta Iazov avec une lueur interrogative dans le regard.
— Une île paumée de l’Atlantique Sud, à près de huit cents milles plus à l’est ; il l’a rejointe avant-hier matin et mouille depuis lors dans la rade de Grytviken, la seule localité de l’île. En soi, c’est déjà surprenant. Comme vous le savez, nous surveillons de près les missions du Defender, et ce depuis plusieurs années : ses programmes d’exploration sont d’ordinaire réglés comme du papier à musique et respectés à la lettre… or cette excursion n’était pas du tout au cahier des charges.
— Il aura pu se dérouter pour n’importe quelle raison, objecta Iazov. Un problème médical à bord, une avarie technique…
— Dans ce cas, il se serait rendu à Port Stanley aux Falkland, ou à Rio Grande, la capitale industrielle de la Terre de Feu ; les deux étaient à moins de deux cents milles de sa position, et on y trouve hôpitaux et chantiers de réparation navale, ce qui n’est pas le cas à Grytviken.
— Intéressant… marmonna Iazov d’un ton pas vraiment convaincu. Je suppose que tu as autre chose ?
— Bien sûr, général. Voici la suite : depuis une semaine, Viktor Bernstein, le patron de facto de la K2, fait sa tournée annuelle des capitales du Golfe. Il y a trois jours – quelques heures seulement après que le Global Defender eut quitté les eaux des Falkland –, le Second Chance s’envole de Dubaï sans Bernstein et fait un aller-retour express en Afrique du Sud. Apparemment dans la plus grande hâte : les autorités aéroportuaires de Dubaï n’ont pas encore digéré le fait que le plan de vol ne leur ait été transmis que deux heures après le décollage… Selon nos correspondants locaux, l’opération visait à dépêcher un commando héliporté pour délivrer des civils coincés dans une mine au Zimbabwe – une opération pour le moins rocambolesque, d’après ce qu’on m’a rapporté ; d’ailleurs, je vous ai rédigé un petit mémo là–dessus, ajouta Baranko en tendant une mince pochette plastifiée à son supérieur.
— Des noms, pour ce commando ? demanda ce dernier sans prendre le document.
— Deux : Vandell Richardson, le chef de leur département OPEX. Et une fille avec un nom italien et un de ces prénoms américains à la con, Patti ou Poppy…
— Poppy Borghese », fit Iazov dont le visage s’était brutalement durci. Le vieil homme vida lentement ses poumons puis fit signe à son assistant de continuer.
« Dès que nous avons été informés de cette opération, j’ai fait procéder à un traçage surface et aérien du Second Chance. L’appareil n’est pas facile à repérer avec ses systèmes furtifs, mais nous avons quand même pu le suivre jusqu’au large des côtes africaines. En voyant qu’il mettait le cap sur l’Atlantique Sud au lieu des États–Unis, j’ai tout de suite compris ce qui se
passait et j’ai contacté Vatutinki(8) pour réclamer une fenêtre d’observation satellitaire ; j’ai dû leur dire qui allait les rappeler en cas de refus pour qu’ils acceptent de reprogrammer le plan orbital du Persona-3 qui couvre normalement l’Argentine et le Chili. Juste à temps pour observer l’arrivée de nos amis en Géorgie du Sud…
— C’est donc là qu’ils ont atterri ?
— Négatif. Il n’y a même pas de quoi poser un Cessna à Grytviken. À la place, le Second Chance a fait plusieurs passages en parachutant sur place une quantité semble-t–il assez importante de personnel et de matériel, puis il a poursuivi sur la Terre de Feu et s’est posé à Ushuaïa, l’aéroport le plus proche capable de le recevoir. Il s’y trouve toujours stationné à l’heure actuelle, officiellement pour réparations suite à avarie.
— Des parachutages… murmura Iazov d’un air pensif. Ça confirme qu’ils avaient bien rendez-vous avec le Global Defender, mais pour quelle raison ? En tout cas, tu as bien travaillé, Guennadi.
— Ce n’est pas tout, général. Sinon je ne me serais pas permis de vous déranger pendant votre chasse. Le plus intéressant nous vient de notre antenne californienne : hier après midi à 1520 UTC, un jet Planet Express XRS à long rayon d’action a quitté le périmètre d’exclusion optique de l’île de San Clemente. Pas tout seul : il était escorté par deux F -35. Les trois appareils ont ensuite mis le cap au sud. Je n’ai pas besoin de vous dire ce qui se trouve sur cette île, ni ce que signifie cette configuration de vol. D’ailleurs s’il y avait encore un doute, il vient d’être dissipé. Il y a moins de trois heures, notre agent au consulat d’Ushuaïa nous a informés que le jet en question se trouve actuellement garé sur le tarmac aux côtés du Second Chance –, l’appareil serait arrivé au milieu de la nuit, et ses passagers auraient immédiatement embarqué pour une destination inconnue sur un gros hélicoptère de transport de troupes. »
Le général Valentin Iazov se sentit submergé par une irrésistible vague d’excitation. Enfin. Après si longtemps ! Il respira profondément et se tourna vers la fenêtre pour essayer de dissimuler son trouble à son voisin. À l’approche de l’ouverture des bureaux, la circulation était devenue plus dense sur l’immense autoroute à cinq voies. L’agence était bien sûr équipée d’une pièce sourde avec les derniers raffinements en matière de brouillage phonique et EM. Néanmoins, pour les entretiens les plus confidentiels, Iazov restait fidèle à la vieille doctrine du renseignement selon laquelle un véhicule en mouvement est bien plus facile à sécuriser qu’un immeuble de bureaux. À cet égard, les cent dix kilomètres du MKAD, le boulevard périphérique de Moscou, constituaient le meilleur endroit pour une conversation discrète. Iazov s’aperçut qu’ils approchaient de l’échangeur de Khimki, au kilomètre 75 du vaste anneau. Il donna un ordre sec à l’IA, et la grosse limousine déboîta sans ralentir pour s’engager sur l’échangeur de sortie. Elle prit ensuite la Leningrads-koye Shosse, qui deviendrait plus loin l’autoroute M10 se prolongeant jusqu’à Saint-Pétersbourg, à près de neuf cents kilomètres au nord-ouest. Mais, pour leur part, ils n’étaient plus qu’à une dizaine de minutes de l’agence.
Après quelques kilomètres sur le long boulevard rectiligne, la voiture passa devant un monument représentant trois énormes chevaux de frise antichar ; leKhimki Iejy était érigé à l’endroit exact où l’ultime avancée des troupes allemandes avait été stoppée en novembre 1941, à moins de dix kilomètres du Kremlin, au prix d’un effroyable bain de sang. Le monument n’était plus entretenu depuis des années, et de longues rigoles de rouille dégoulinaient sur le béton fendillé. De l’autre côté du boulevard s’étendait l’immense centre commercial MEGA, le deuxième plus vaste de Russie, avec son gigantesque magasin IKEA, ses supermarchés, ses parkings toujours bondés et sa débauche d’écrans publicitaires à la gloire de marques étrangères. Des gamins à l’apparence patibulaire, certains tatoués ou couverts de piercings, traînaient devant le mémorial qui était devenu un point de ralliement pour toutes sortes de marginaux. L’un d’eux, un géant vêtu d’une parka en lambeaux, pissait consciencieusement sur la stèle aux héros de la Défense de Moscou ; une croix gammée était tatouée sur son crâne rasé. Comme à chaque fois qu’ils passaient par là, le vieux général se sentit pris d’une rage impuissante. Il jeta un coup d’œil à Baranko, qui contemplait le spectacle d’un œil impavide, et cette indifférence le mit encore plus hors de lui. Voilà pourquoi tu t’es battu, Valentin Yefimovitch. Des putes et des camés. Il est vraiment temps de laisser la place.