Point Zéro
09 h 28 UTC
— D’accord. Il y a des précédents d’opérations navales conjointes entre des unités de notre corps et des sous–marins d’attaque de la Navy ?
< Depuis quand, monsieur ? >
— Depuis que les Garde–côtes existent, précisa Davenport avec un soupçon d’impatience.
< Trente-sept opérations officiellement répertoriées, monsieur, répondit la voix artificielle sans la moindre hésitation. Principalement pendant la guerre du Pacifique, la guerre de Corée et la Première guerre du Golfe. >
— Et en temps de paix ?
< Aucune, monsieur. >
09 h 28 UTC
Caleb et Joshua étaient déjà debout, prêts à se ruer vers le poste de pilotage, quand Kjölsrud leur intima d’un ton sec : « Du calme, vous deux ! Attendez un peu ! Il n’y a aucun danger ! »
Avec son vieux blouson à la manche déchirée et son chapeau crasseux toujours posé de guingois sur son crâne dégarni, le milliardaire donnait plus que jamais l’impression de s’être échappé d’une institution psychiatrique. Mais il y avait une telle autorité et une telle assurance dans son intonation que les deux amis marquèrent instinctivement le pas.
« Quoi ? dit Caleb. Pas de danger ? Mais…
— Je vous assure, Caleb. Voyez par vous–même : on continue à voler. »
De fait, l’assiette de l’avion ne s’était pas modifiée : il poursuivait bien sa route à l’horizontale et sans aucun à-coup. Et pourtant, le grondement des moteurs avait disparu, de même que la légère trépidation qu’ils imprimaient à la structure de l’appareil ; il en résultait une sensation de calme étrange, où le silence n’était plus rompu que par le ronflement très grave émanant de l’Œuf et le discret sifflement des filets d’air le long du fuselage.
« Je comprends votre surprise, reprit Kjölsrud. Mais nous ne courons aucun risque. Sanjiv contrôle parfaitement la situation, et Poppy également. N’est–ce pas, Sanjiv ? »
Pendant cet échange, le jeune homme avait recommencé à pianoter frénétiquement sur son ordi comme il le faisait quelques minutes auparavant. Il ne réagit pas tout de suite, mais finit par lever les yeux et articula : « Ça va, monsieur. Ce n’est pas très facile – c’est comme de jongler avec des bulles de savon. Mais j’arrive à le diriger.
— Attendez, fit Caleb. Vous voulez dire que, maintenant, c’est cet engin qui nous maintient en l’air ?
— Exact », répondit le vieil homme en se redressant à son tour. Il sembla chercher ses mots quelques instants, puis continua : « Nous parlerons de mon âge une autre fois, si vous voulez bien. Pour le reste, vous avez raison. Le projet Longspoon… cette chimère qui a vu le jour il y a soixante et onze ans sur une petite route pas loin d’Atlanta, c’est moi qui lui ai donné le jour. Moi qui l’ai porté et mené à son terme. Moi seul, Caleb.
— Ça vous fait un passif de quelques centaines de morts, vous en êtes conscient ? » dit doucement Gretchen Vogt.
Kjölsrud haussa les épaules. Il regardait maintenant en direction de l’Œuf, mais son regard semblait passer au travers : « Vous ne voyez que le potentiel de destruction de cette machine. Vous êtes comme Truman, comme Einstein, comme tous les autres… Pourtant, nous étions quelques-uns à avoir compris ce qu’entre de bonnes mains cette technologie pourrait apporter à l’Humanité. Majorana l’avait réalisé dès le début. Votre grand– père aussi, Caleb. »
Le vieillard s’arracha comme à regret à sa contemplation et se tourna vers Caleb. Son regard était empreint d’une gravité inhabituelle : « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours su que quitter le plancher des vaches n’est pas seulement une possibilité que nous offre la science, reprit–il. C’est un devoir. Un devoir pour l’Humanité tout entière. Aller là–haut voir ce qui s’y passe, y travailler. Y vivre. Et plus tard essaimer vers d’autres mondes. Voilà pour quoi nous sommes faits. Et voilà ce que je vais accomplir.
— Belle profession de foi, dit Gretchen Vogt en faisant semblant d’applaudir. Mais en attendant…
— J’ai pensé qu’une démonstration s’imposait, la coupa Kjölsrud sans lui prêter la moindre attention. Une simple petite démonstration. Nous poursuivrons cette conversation dans le cockpit, si vous voulez bien. Au fait, j’allais oublier… Veillez tous à rabattre vos visières et à remettre en marche vos recycleurs – je crains fort que ce vieil avion ne soit pas très étanche…