Point Zéro
23 h 42 UTC
« Tu en penses quoi, Vassili ? lui demanda–t–il sans se retourner.
— Même chose que toi, Cal. Carré VIE »
23 h 42 UTC
Terminé.
Gretchen Vogt mit quelques secondes à réaliser que le pain d’explosif dans lequel elle venait de planter le détonateur radio était le dernier.
Ses jambes lâchèrent d’un coup, et elle se retrouva assise par terre en train de sangloter – elle ne savait si c’était de soulagement ou d’épuisement. Elle était allée jusqu’au bout de ses forces : tout son corps lui faisait mal, ses tempes étaient broyées par la migraine et son souffle de plus en plus court dans l’atmosphère viciée de sa combi.
Mais elle avait terminé. Avec près de trois heures d’avance sur le temps imparti.
Assise à ses côtés se trouvait une Sarah Miller tout aussi épuisée. Au cours de la dernière heure et à mesure que les capacités de concentration de Gretchen s’amenuisaient, la jeune scientifique lui avait apporté une aide bien plus précieuse que prévu en lui évitant à plusieurs reprises de commettre des erreurs grossières.
Les deux femmes étaient désormais seules. Tous les autres membres du groupe avaient quitté les lieux pour regagner les labos – Poppy et Vandell Richardson une heure auparavant, Caleb et les autres il y avait quelques minutes seulement. Depuis le début de la soirée, l’immense salle avait singulièrement changé d’allure. Exit l’échafaudage contre le gigantesque portail basculant et la longue rangée de préfabriqués le long de la paroi opposée ; à la place, l’ordonnancement complexe des quelque deux cents charges d’explosif que les deux femmes avaient mises en place en un temps record. Au fond du hangar, les matériaux de démolition, auxquels se mêlaient les quatre tonnes de surpoids que Josh et ses acolytes avaient réussi à extraire de l’appareil, formaient un monticule impressionnant. Avec sa porte de soute qui béait largement, le Dornier semblait attendre son chargement avec impatience ; un énorme câble gainé de caoutchouc noir sinuait entre l’appareil et le terminal électrique situé à l’entrée du hangar : le branchement avait été mis en place par One-Shot pour charger autant que possible les batteries embarquées de l’appareil.
Gretchen n’avait plus maintenant qu’une seule envie : s’allonger dans un coin et essayer d’économiser son souffle jusqu’au moment du départ.
« Je n’arrive pas à le croire, hoqueta Sarah. On a vraiment terminé ?
— Oui. Toutes les charges sont en place et préarmées. La séquence d’allumage est déjà dans l’ordi. Le moment venu, il suffira d’envoyer le code d’armement aux détonateurs, et le programme fera le reste. Pour les trois heures qui viennent, tu peux considérer qu’on est en vacances…»
Sarah considéra les dizaines de charges d’explosif qui les entouraient : « Ça va drôlement secouer, hein ? fit–elle à Gretchen.
— Une bonne partie de la base va être détruite, opina cette dernière. Et à l’extérieur, nous aurons localement l’équivalent d’un petit séisme, je dirais de magnitude 4 ou 5 ; peut–être aussi un mini-tsunami dans la rade, mais rien de méchant vu que le fond descend très vite.
— Et les falaises de glace ?
— Ce sera l’effet le plus spectaculaire. Elles vont s’effondrer sur des kilomètres. Mais rassure-toi, je l’ai bien sûr pris en compte dans les calculs : nous aurons facilement cinq ou dix secondes de battement avant que ça se produise. Largement de quoi sortir l’avion si le bricolage de Vassili tient ses promesses…
— Je suis sûre que ça marchera, dit Sarah d’un air confiant. On sera dehors avant même que la poussière ne soit retombée ! »
Gretchen s’apprêtait à répondre quelque chose quand soudain ses yeux s’écarquillèrent de terreur.
La poussière.
Elle venait enfin de comprendre ce qui n’allait pas – ce que son subconscient lui hurlait depuis des heures sans qu’elle arrivât à décrypter le message. Sous le regard stupéfait de Sarah, la jeune femme se leva d’un bond et, sans un mot, se précipita d’une démarche chancelante vers l’établi où se trouvait son ordinateur. Elle se mit à pianoter à toute allure sur les touches, puis s’arrêta au bout de quelques secondes et resta immobile, comme frappée par la foudre.
« Mais, qu’est–ce qui se passe, Gretchen ? lui demanda Sarah en la rejoignant. Qu’est–ce que j’ai dit qui… ? »
Dans les profondeurs de la base, on entendit soudain comme l’écho d’une lointaine explosion. Mais Gretchen n’en tint aucun compte. Elle regarda sa voisine d’un air désespéré ; son visage était d’une pâleur effrayante.
« Je me suis complètement plantée, Sarah, dit–elle. Nous sommes tous morts. »
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