Point Zéro
12 h 25 UTC
Comme pour lui répondre, un grondement assourdissant se fit soudain entendre tandis que toutes les tôles du bâtiment commençaient à vibrer : à quelques mètres au–dessus de leurs têtes, un chasseur mettait pleins gaz pour décoller. En quelques secondes, le vacarme atteignit un paroxysme insupportable puis, d’un seul coup, s’atténua très rapidement, indiquant que l’avion venait de quitter le pont d’envol.
« La bonne nouvelle, c’est ça, reprit l’amiral dès que le niveau sonore permit à nouveau de se comprendre. Nous avons localisé ton vieux zinc. Nettement plus à l’ouest que ce que tu nous avais dit, d’ailleurs. Tu as sous-estimé sa vitesse, en réalité il file à près de deux cent cinquante nœuds…»
Atanassiev remarqua l’expression de surprise sur le visage de son interlocuteur : « Comme quoi, même le MRO peut être mal informé, continua–t–il avec un sourire narquois. Peu importe, la chasse est ouverte. Les intercepteurs qui sont en train de décoller le rattraperont à peu près au moment où il atteindra les côtes de Géorgie du Sud, s’il poursuit sur ce cap. Et ils lui régleront son compte proprement. C’est bien ce que tu voulais, n’est–ce pas ? »
Iazov hocha la tête en signe d’approbation, laissant le soulagement l’envahir.
Enfin.
12 h 25 UTC
— « Je suis désolé, monsieur. Nous n’avons rien trouvé.
Le visage carré de l’ex-capitaine Devereaux occupait tout l’écran virtuel de la console HoloSat – autre prêt généreux des occupantes de la station suborbitale.
— Vous êtes bien sûr, Devereaux ? demanda Kendall Kjölsrud. Il n’y a pas d’archives sur la période qui nous intéresse ?
— « Si, monsieur », répondit l’autre tout en effectuant un lent panoramique avec sa microcaméra embarquée. La pièce où il se trouvait était encombrée de rayonnages surchargés de dizaines de registres et de classeurs à l’apparence désuète. « Bien au contraire, poursuivit–il. Rien que pour 1946, il y en a huit classeurs. Avec Gomez, on termine juste de les passer en revue. Le problème…
— Eh bien ? s’impatienta Kjölsrud.
— « Le problème, c’est qu’il n’y a que des documents comptables. Tant de baleines abattues, tant de tonnes de viande sorties du séchoir, tant d’hectolitres d’huile extraits. Composition des flottilles de chasse, paye des personnels, état des approvisionnements en vivres, en carburant, en tabac, et caetera. Tout y est, même les retenues sur salaire des marins en cas d’ivresse ou de bagarres…
— Bon sang ! Il n’y a rien d’autre ?
— « Négatif, monsieur. Je suis navré. »
Le milliardaire le remercia et coupa la transmission. « Pas de chance, conclut–il d’un air sombre. Je crois que nos recherches vont s’arrêter là, à moins que quelqu’un ait une autre idée. En tous cas, ça valait le coup d’ess.. »
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase : la console bipa, tandis qu’un témoin lumineux signalait une liaison entrante. L’image se rétablit presque aussitôt : c’était encore Devereaux.
L’air nettement plus enthousiaste.
— « Je crois que nous avons quelque chose, monsieur, annonça–t–il d’un ton précipité. Mais ce n’est pas dans cette pièce. C’est Jill qui l’a trouvé !
— Mais de quoi parlez-vous ? » fît Viktor Bernstein.
Le visage d’ange de Jill Soderberg – une jolie frimousse blonde constellée de taches de rousseur – se matérialisa à son tour sur l’écran holo. Une apparence des plus trompeuses : l’ancienne instructrice des forces spéciales canadiennes était neuvième dan de taekwondo, et l’une des rares personnes au sein de la K2 capable d’en remontrer à Poppy Borghese sur un tatami.
— « C’est dans l’ancien bureau du directeur, dit–elle avec un sourire ravi. Ils ont tout laissé en l’état.
— Qu'est–ce que vous avez trouvé, Jill ? demanda Bernstein. Encore des livres de comptes ?
— « Bien mieux que ça, monsieur. Le journal de bord de la station baleinière, tenu au jour le jour par ses administrateurs successifs pendant plus de soixante ans. Et je crois bien que dedans, il y a ce que vous cherchez. »