Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 129 sur 319

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Point Zéro

16 h 30 UTC

 

Le caporal Oleg Duryagin coupa l’alimentation de la torche à plasma et releva ses grosses lunettes de protection sur son front.

« Pas à dire, cette saloperie fonctionne bien, déclara–t–il en regardant les rigoles de béton en fusion se solidifier tout autour de la brèche. N’empêche qu’à ce rythme, il va nous falloir la soirée et une bonne partie de la nuit pour percer ce morceau !

— Tu préférerais y aller au marteau-piqueur ? » ricana son ami

le yefreïtor(25) Karol Spivak. Tous deux étaient originaires de la banlieue de Moscou et avaient suivi le même entraînement, à quelques mois d’intervalle, au 604 e Régiment d’Infanterie de Balashikha-2, d’où sortent une bonne partie des troupes spéciales de la Fédération de Russie. À vingt-deux et vingt-trois ans, ils étaient parmi les plus jeunes recrues des deux unités Vympel – ou de ce qu’il en restait – embarquées sur le Vladimir Karvaiyski.

Ce qui ne les rendait pas moins féroces, ni moins dangereux. Les deux hommes avaient assisté en direct à la mort de leurs compagnons sur la falaise et rêvaient maintenant d’en découdre avec ces foutus Américains qui se terraient comme des rats à l’intérieur du gigantesque bunker. Le petit discours que le général Iazov leur avait tenu juste après la catastrophe leur avait mis du baume au cœur : aucun de ces salopards ne s’en tirerait vivant, le vieil homme le leur avait promis.

« Je préférerais surtout y aller à l’explosif ! pesta Duryagin. Avec dix kilos de Semtex, ce serait réglé, ensuite on pourrait nettoyer ce poulailler et être de retour à bord pour l’apéritif !

— Khouyeten’ !(26) rigola l’autre. Arrête de regarder ta bite et lève un peu la tête… Tu réalises ce qui se passerait avec tes dix kilos de Semtex ? »

Duryagin haussa les épaules, mais il savait que son ami disait vrai. Profondément ancrée dans la falaise de glace, l’immense bâche verdâtre tendue au–dessus de la casemate avait jusqu’à présent parfaitement joué son rôle de contention ; mais les bombements menaçants qu’elle commençait à présenter par endroits en disaient long sur les contraintes de pression auxquelles elle était soumise. « Ce truc me rend nerveux… maugréa le caporal russe. J’ai tout le temps l’impression que ça va nous dégringoler dessus !

— Pas de panique, murmura Spivak en sortant un paquet de cigarettes froissé de son épaisse parka molletonnée. D’après Iazov, il y a beaucoup trop de points d’ancrage pour que ça s’effondre d’un seul coup. Si on s’aperçoit que la toile commence à lâcher, on devrait avoir le temps de regagner le canot et de quitter la plage en vitesse. »

Le soldat battit le briquet mais dut s’y prendre à trois reprises pour allumer sa cigarette avant d’en tendre une à son ami. Même abrités comme ils l’étaient par la paroi du bunker qui les dominait de ses quinze mètres, les deux hommes sentaient que le temps avait fraîchi. Le ciel était devenu laiteux, et de longs nuages d’altitude étaient venus masquer le soleil. Derrière eux, la mer avait viré au gris, et de petites aigrettes d’écume commençaient à apparaître à mesure que la houle se formait. Les deux hommes s’assirent et fumèrent quelques instants sans parler. Le silence n’était rompu que par quelques cris d’oiseaux et par les claquements secs de la lance thermique en train de refroidir.

« Je t’ai vu discuter avec l’officier météo tout à l’heure, fit Duryagin en expirant un long panache de fumée aussitôt emporté par la brise. Qu’est–ce qu’il en dit ?

— Ça va continuer à forcir toute la nuit, mais ça ne deviendra vraiment méchant que demain dans la matinée. Quand le gros de la tempête nous tombera dessus.

— Justement, tu ne crois pas qu’on aurait mieux fait d’attaquer dès ce soir ?

— Et comment ? Tu l’as dit toi-même, il va nous falloir plusieurs heures pour percer cette foutue paroi. Même chose pour Ustinov et les autres dans la galerie – soit dit en passant, je préfère être à notre place qu’à la leur… Sans compter que Iazov préfère remettre l’attaque à demain matin : il dit que ces salauds ont de la ressource et ne veut pas leur laisser le bénéfice de l’obscurité. Pour ma part je pense que…»

Spivak s’interrompit. Un martèlement rythmé, étouffé par la distance, leur parvenait depuis la baie. Sur le pont du Vladimir Karvaiyski, le rotor de l’hélico s’était mis à tourner.

« Ils vont où ? demanda Duryagin.

— Nous chercher des putes, abruti. En attendant qu’ils les ramènent, on a un boulot à finir, tu te souviens ?