Point Zéro
21 h 56 UTC
— Je vois, murmura Sarah en jetant un coup d’œil aux formes parfaites de sa voisine, que la combinaison de protection ne dissimulait nullement. Vous êtes sortis ensemble ?
— On peut dire ça… Le point positif, c’est que ça n’a pas duré longtemps. Mais ça a été sportif, je peux vous l’assurer.
— J’espère que vous me raconterez ça. »
Compte là–dessus, pensa Gretchen. La jeune femme s’étira en se massant machinalement les reins. Après une journée riche en rebondissements et trois heures de travail acharné, elle ressentait désormais le poids de la fatigue accumulée. Elle leva un instant les yeux de son établi. De là où elle se trouvait, elle avait une vue panoramique sur l’énorme portail de béton, qui commençait à être décoré comme un sapin de Noël. Parmi les dizaines de charges qu’elle avait déjà préparées, la majorité étaient disposées contre la paroi selon des configurations complexes qui laissaient vaguement deviner le schéma final. Une vingtaine d’autres étaient perchées sur des piquets à quelques pas du battant, formant une sorte de palissade clairsemée ; on avait du mal à imaginer que cette barrière pût arrêter quoi que ce soit, et pourtant, d’après les calculs, ce premier rideau allait bloquer près de soixante pour cent de l’onde de recul supersonique au moment de l’explosion du portail.
Un coup d’œil au chrono lui confirma que le travail avançait plus vite que prévu. Elle n’en était pas tout à fait à la moitié, mais elle avait déjà gagné près d’une heure sur le timing initial. En plus, les vingt dernières charges – celles destinées à assurer le principal module de contre-onde et qui seraient disposées le long de la paroi arrière – seraient très rapides à confectionner : de simples pains d’ONC, format carton à chaussures.
Elle aurait donc dû être satisfaite. Pourtant elle ne l’était pas ; au contraire, une sourde inquiétude la gagnait progressivement. En même temps que le sentiment d’avoir omis un élément essentiel, sans qu'elle arrive à savoir quoi.
Quelque chose allait merder. Forcément.
21 h 56 UTC
« Il est incontrôlable, avait dit Iazov. Complètement. Ce qui rend son efficacité tactique proche de zéro. En Afghanistan, nous n’avons pu le déployer que trois fois en tout : il a tué presque autant des nôtres que de ces foutus moudjahidine. Et nous avons dû le retirer précipitamment quand la CIA a commencé à se poser des questions.
— Et ce… traitement ? avait demandé Baranko en montrant la petite boîte émaillée. C’est ça qui lui donne ses pouvoirs ? »
Quelques instants auparavant, il avait jeté un coup d’œil à l’intérieur : l’emballage ne contenait qu’une seringue et une petite fiole sans étiquette, remplie d’un liquide d’aspect huileux.
« Non, bien au contraire, avait répondu le vieil homme. Ses pouvoirs, il les doit en grande partie à ce qui lui a été fait quand il était enfant. Peut–être aussi aux bons soins du Doktor Himmelstein, encore que ça reste à prouver… En tous cas, ils sont définitifs, il n’a pas besoin de piqûre de rappel. Quant à cette ampoule, ce n’est qu’un mélange de neuroleptiques retard ; considère ça comme une sorte de garde-fou…
— Une camisole chimique ?
— Qui nous permet de le garder en laisse, avait acquiescé Iazov. Mais de façon très imparfaite, comme tu as pu le constater, d’où les boîtiers de contrôle et les électrodes dans son crâne. Ce traitement doit être renouvelé tous les mois, sous peine de le voir nous échapper complètement. Et aussi pour l’empêcher de se souvenir de certaines choses…»
Pour mieux voir, Guennadi Baranko oublia toute prudence et déplaça doucement le bras qu’Yngvi maintenait plaqué contre son ventre ; la créature n’opposa aucune résistance.
L’épouvantable blessure à l’abdomen s’était entièrement refermée. Le fragment d’intestin qui en sortait était toujours là, mais avait pris une coloration brunâtre et semblait complètement desséché, comme un cordon ombilical sur le point de se détacher. Il n’y avait plus aucune trace des innombrables plaies que les éclats de la grenade avaient occasionnées au bas-ventre et aux membres inférieurs. Mais c’était au niveau de sa cheville droite que le spectacle se révélait le plus stupéfiant.
À la place du moignon à vif laissant dépasser les os broyés de la jambe, se trouvait maintenant un épais manchon de tissu cicatriciel d’une couleur rosâtre écœurante. Luttant contre le dégoût, Baranko toucha la peau moite striée de veinules : celle–ci était brûlante. Mais ce n’était pas de la fièvre : sous ses doigts, il pouvait presque sentir le frémissement accéléré de la chair en train de se reconstruire à une vitesse impensable. À l’extrémité de cette grosse chaussette luisante qui terminait désormais la jambe d’Yngvi, on distinguait une petite boule surmontée d’une excroissance nacrée ; l’officier faillit vomir lorsqu’il reconnut l’ébauche d’un orteil.