Point Zéro
16 h 40 UTC
Il ne subsistait aucun document écrit.
Dans chaque laboratoire, les étagères étaient vierges de tout livre et de tout cahier. Les armoires d’archivage étaient vides. Pas un bout de papier ne traînait sur les tables et les bureaux. Tous les tableaux noirs avaient été soigneusement effacés. Dans les pièces qui semblaient avoir été dévolues au secrétariat, les antiques classeurs à rideau avaient été vidés de leur contenu, et les vieilles machines à écrire Remington avaient même été débarrassées de leurs rubans encreurs.
Soit ces types-là étaient des précurseurs du paperless office, pensa Caleb, soit quelqu’un s’est donné beaucoup de mal pour faire le ménage avant de baisser le rideau.
16 h 40 UTC
— Pas tout à fait dans la largeur, répondit Joshua Tewaru. Mais dans la longueur tu as raison, ça doit faire un peu plus de cent mètres. »
Comme chaque fois qu’ils parlaient ensemble, ils avaient adopté le russe, qui était la seconde langue maternelle du géant finlandais et que Joshua maniait à la perfection, variantes dialectales comprises.
La disposition du hangar était des plus simples. Sur la droite s’alignaient une série de bâtiments en tôle ondulée aux affectations variées : ateliers de mécanique, réserves de pièces détachées, stockage de carburant, réfectoire, salle de briefing ; il y avait même un local pompiers abritant deux vieux camions-citernes Dodge d’un rouge éclatant qui auraient fait le bonheur de tout collectionneur de véhicules anciens. La paroi de gauche, du côté de la mer, était au contraire un long mur de béton nu sur lequel se dessinaient deux gigantesques portails allongés, commandés par une batterie de formidables vérins hydrauliques.
« C’est par là qu’ils sortaient les avions, fit Joshua. C’est la grande ouverture qu’on voit se refermer dans le film.
— Exact. Et, si tu veux mon avis, c’est par là qu’on a peut être une chance de se tirer d’ici. »
Ils n’étaient pas les seuls à y avoir pensé. Un échafaudage de fortune avait été érigé contre la paroi, un peu plus loin que l’emplacement où était stationné le Dornier. La dizaine de types armés de marteaux-piqueurs qui se trouvaient là avaient dû creuser jusqu’à leur dernier souffle. Et ils avaient été à deux doigts d’atteindre leur but : vu la profondeur du trou qu’ils avaient réussi à évider à côté d’un des énormes vérins, il devait leur rester moins d’un mètre à percer quand l’asphyxie avait finalement eu raison d’eux.
« Voilà pourquoi il y avait cette barricade à l’entrée, réalisa Joshua. Les MPs étaient là pour tenir la position et empêcher les émeutiers de pénétrer dans le hangar. Pour laisser ces types-là bosser en paix.
— Impressionnant », dit One-Shot en déplaçant avec douceur un des cadavres pour mieux examiner le fond de la cavité ; celle–ci était si grande que même avec sa taille gigantesque il n’avait aucun mal à y tenir debout. « Avec la torche à plasma qui nous reste, on pourrait finir le boulot en une heure.
— C’est ce qu’on fera si on n’a pas d’autre solution. Mais seulement dans ce cas… de l’autre côté, le comité d’accueil doit être fin prêt à nous recevoir. »
One-Shot approuva de la tête tout en continuant d’inspecter l’excavation : « Je me demande pourquoi ils se sont donné tout ce mal, dit– il d’un air pensif. Même s’ils étaient arrivés à percer la paroi, ils auraient débouché sur un mur de glace de deux cents mètres de haut…
— Je crois qu’ils n’avaient pas vraiment pigé la situation. Souviens-toi du film : ils étaient tranquillement sur la plage quand il y a eu cette sorte d’explosion au large. Ils se sont réfugiés à l’intérieur et ont refermé précipitamment les portes. Et ensuite ils n’ont pas réussi à les rouvrir. Sans aucune fenêtre sur l’extérieur, comment auraient–ils pu deviner qu'elles étaient bloquées par des kilomètres cubes de glace ?
— Tu dois avoir raison. Ils ont dû penser à une autre explication. Un éboulement, peut–être. Et ils se sont dit qu’il suffisait de percer un trou pour retrouver l’air libre…»
Joshua jeta un dernier coup d’œil aux cadavres. « Ce n’est pas plus mal, tu sais… Au moins, ils auront gardé jusqu’au bout l’espoir de s’en tirer. »
Les deux amis redescendirent de l’échafaudage. Ils passèrent encore quelques minutes à fureter dans les recoins du hangar mais durent vite se rendre à l’évidence : l’immense local était impeccablement rangé et avait été épargné par les explosions de violence qui avaient eu cours dans le reste de la base. Pour autant, il ne contenait rien qui pût leur être utile : ni armes, ni munitions, ni porte dérobée vers la plage. Et pas de réserves d’oxygène non plus. Finalement ils se tournèrent vers l’hydravion. L’appareil semblait les attendre.