Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 106 sur 319

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Point Zéro

13 h 13 UTC

Son cœur manqua deux battements alors qu’il découvrait le cauchemar de tout sniper.

Voir dans sa lunette le canon de son ennemi en train de le viser.

Darjiev voulut se plaquer au sol et ouvrit la bouche pour hurler à Kulik de l’imiter.

Il n’eut le temps de faire ni l’un ni l’autre. À la même seconde, un craquement épouvantable retentit et un objet dur le frappa violemment à la tempe dans un éclair de douleur. Pendant un instant, le sergent fut persuadé d’avoir été mortellement blessé : il n’y voyait plus rien et sa bouche était pleine de sang.

Puis sa vision revint. Et il se rendit compte que lui–même et tout ce qui l’entourait – son arme, le sol glacé, la bâche de camouflage – étaient littéralement tartinés de sang et de matière cérébrale. Un affreux gargouillis liquide à sa gauche : le caporal Kulik était pris de convulsions.

Ou plutôt ce qui restait du caporal Kulik : sa tête et toute la partie supérieure de son tronc avaient disparu, de même que son bras gauche projeté on ne sait où ; son bras droit, toujours présent, n’était plus rattaché à l’épaule que par quelques lambeaux de chair et de tissu graisseux. Le sang giclait par saccades de l’ouverture béante du thorax, où l’on distinguait la masse rosâtre des poumons. Les jambes ruèrent encore à une ou deux reprises puis le corps s’immobilisa.

Darjiev, tétanisé de stupeur, essayait de retenir son vomi quand son regard tomba sur l’objet qui l’avait heurté à la tempe avant d’atterrir juste sous son nez : c’était un fragment de calotte crânienne auquel adhéraient quelques cheveux noirs englués de sang. Cette fois, le sergent ne put contrôler son estomac et aspergea copieusement le pitoyable débris humain. Il n’en était qu’à sa deuxième giclée de dégueulis quand un hurlement dément explosa à sa droite, suivi d’un déluge de coups de feu. Fou de rage, le caporal Goria qui secondait Prijanski venait de se lever en rejetant leur bâche de protection et arrosait la plage avec son fusil d’assaut.

Il n’eut pas le temps de vider son magasin.

Moins d’une seconde plus tard, son corps se volatilisait, comme atteint par un obus de mortier, aspergeant cinquante mètres carrés de banquise de sang et de tripes déchiquetées.

 

13 h 13 UTC