Point Zéro
17 h 55 UTC
Avant d’éclater de rire, aussitôt rejointe par les autres.
Viktor Bernstein ouvrait déjà la bouche pour faire un commentaire, mais il n’en eut pas le temps car, au même instant, deux sons inattendus leur parvinrent de la maison.
Un air de piano. Et le rire cristallin d’une jeune fille.
Apparemment très surprise, Angelina Pazzi regarda ses invités : « Le piano d’Ettore, dit–elle. Mais ce n’est pas possible… Paola ne sait pas en jouer !
— Ce doit être Sanjiv, fit Kjölsrud. Il a appris l’année dernière, trois leçons lui ont suffi. Mais je ne sais pas ce que…
— Allons voir », dit Caleb.
17 h 55 UTC
La chambre à l’étage était vaste et inondée de lumière. Des centaines de livres s’entassaient un peu partout dans un joyeux désordre, y compris sur le beau plancher de chêne blond où ils formaient des piles à l’équilibre incertain. Au mur, des reproductions de Botticelli et de fra Filippo Lippi côtoyaient des planches anatomiques de Léonard de Vinci et des études au fusain de Francesco di Giorgio Martini. Dans un coin se dressait une grande harpe classique en bois très sombre rehaussé de splendides dorures. Mais, pour l’heure, l’instrument ne servait pas : sa propriétaire était assise sur un sofa au bout de la pièce et riait aux éclats en écoutant Sanjiv jouer avec une étonnante virtuosité.
L’autre instrument présent dans la chambre était un piano à queue Bechstein d’une facture un peu désuète, mais qui semblait magnifiquement entretenu et avait été ciré de frais. Bien que d’inspiration plus joyeuse que les compositions de Paola Pazzi, l’air que Sanjiv en tirait était remarquablement similaire dans sa construction : une mélopée très répétitive sans être lassante, où chaque couplet ne différait du précédent que par d’infimes variations de rythme ou de tonalité.
Le jeune scientifique s’arrêta de jouer en les voyant pénétrer dans la chambre ; lui aussi paraissait aux anges, et son visage d’ordinaire un peu austère s’illuminait d’un sourire éclatant : « J’ai trouvé ! leur dit–il tout joyeux. Cette musique… c’est du Fibonacci !
— Jamais entendu parler, grommela Viktor Bernstein. C’est un compositeur du coin ?
— Pas tout à fait, s’amusa Sanjiv. C’est un mathématicien du treizième siècle, célèbre pour la suite mathématique qui porte son nom.
— Quel rapport avec cette musique ? s’étonna Joshua.
— Ça m’a intrigué dès que nous sommes arrivés ici, fit le jeune homme, mais j’ai mis un peu de temps pour comprendre de quoi il s’agissait. La musique de Paola est construite selon des suites de Fibonacci entrelacées ; enfin pour l’essentiel, en réalité, c’est un peu plus complexe et il y a d’autres motifs d’itération, peut–être bien une suite de Skolem…
— Des mathématiques ? dit Gretchen Vogt avec une certaine incrédulité. Dans sa musique ?
— Oui. Comme Jean-Sébastien Bach, ou le groupe Tool(60). Sauf qu’elle n’utilise aucune partition pour jouer. On dirait qu’elle fait ça à l’instinct.
— Ce n’est pas possible, murmura Angelina Pazzi qui avait l’air très émue. Vous devez faire erreur.
— Pourquoi, madame ? lui demanda Gretchen.
— Parce qu’elle n’a été qu’à l’école maternelle. Je lui ai ensuite appris à lire et à écrire, et je lui ai donné quelques notions de calcul. Additions et soustractions, rien de plus…»
La jeune Allemande regarda tout autour d’elle : « Et tous ces livres ? fit–elle.
— Une partie de la bibliothèque de son grand–père ; le reste est en bas. Elle passe son temps dedans, quand elle n’est pas en train de jouer de la harpe. Je n’y ai jamais vu d’inconvénient : ça l’occupe, la pauvre petite. Mais du diable si je sais ce qu’elle y comprend…»
Kendall Kjölsrud ramassa le premier livre qui lui tombait sous la main et le feuilleta machinalement : il s’agissait d’un traité de géométrie non euclidienne à l’usage des écoles d’ingénieurs. Presque toutes les pages avaient été annotées d’une écriture ronde et enfantine très différente de celle, minuscule et hachée, d’Ettore Majorana. Le milliardaire prit le temps de lire quelques-unes des notes, avant de reposer doucement l’ouvrage à sa place. Puis il se tourna vers Angelina Pazzi.