Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 49 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

14 h 00 UTC

— Négatif, avait répondu le spécialiste en linguistique. Accent discret mais cent pour cent italo-américain. Avec quelque chose d’un peu guttural, je dirais Calabre ou Sicile. Elle fait tout ce qu’elle peut pour le réprimer, mais ça ressort de temps en temps…

Elle était exceptionnellement douée, mais pas infaillible pour autant, comme le montrait la vilaine estafilade sous son œil droit due à un coup vicieux qu’elle n’avait pas réussi à esquiver complètement. Seul un lutteur aguerri pouvait s’en rendre compte, mais, à force de la regarder combattre, Caleb avait remarqué qu’elle était un tout petit peu moins efficace pour parer les attaques venant de sa droite. Problème de latéralité… ou séquelles de traumatisme crânien, se dit–il en se souvenant de ses longs mois de convalescence au Royal Infirmary. Par ailleurs, certaines de ses frappes étaient imperceptiblement ralenties voire hésitantes, laissant une fraction de seconde à l’adversaire pour se mettre en garde ou riposter. Il fallut un certain temps avant que Caleb ne comprenne pourquoi : elle retenait tous ses coups. Sans exception.

La jeune femme était maintenant en train de plaisanter avec ses adversaires nullement déconfits, poussant la prévenance jusqu’à aider le premier à se relever.Un autre enseignement intéressant, réalisa Caleb. Si ses interactions sociales se limitaient le plus souvent à l’émission de remarques désobligeantes et de blagues douteuses – tout du moins lorsque son état de vigilance le lui permettait – elle se montrait en revanche d’une correction exemplaire vis-à-vis de ses hommes ; ceux-ci, de leur côté, semblaient lui vouer une adulation sans bornes, un comportement surprenant s’agissant de la plus belle collection de tueurs en série qu’il eût jamais vue rassemblée en un seul commando. Elle se sentit observée et se tourna vers lui avec un sourire comme d’habitude sarcastique : « Envie de vous entraîner, Caleb ? Profitez-en, je suis un peu fatiguée…»

 

14 h 00 UTC

« On a eu beaucoup de chance », fit observer O’Donnell en montrant les pales du rotor principal qui, moteur coupé, ralentissaient doucement ; sur la droite de l’appareil, elles passaient au plus bas de leur courbe à quelques centimètres seulement au–dessus de la surface de l’iceberg. « Si le patin s’était un tout petit peu plus enfoncé, le rotor percutait. Au mieux on pétait l’axe, au pire on cassait une pale, au risque de se la prendre dans la verrière…

— Des dégâts ? demanda Sarah Miller pas encore revenue de ses émotions.

— Pas l’impression. Les instruments sont OK, pas de fuite aux hydrauliques, on devrait s’en tirer avec une belle bosse sur le carénage. Par contre, pas question de repartir dans cette position. Je vais descendre voir si je peux gratter un peu sous le patin bâbord, histoire de nous remettre d’aplomb.

— Et si vous n’y arrivez pas ?

— Le bateau n’est qu’à deux milles, en un rien de temps le Little Bird peut être ici pour nous aider. Pas de quoi s’inquiéter, donc. Le plus simple, c’est que vous fassiez vos prélèvements, au moins on n’aura pas cabossé mon bébé pour rien. Je vous appelle si j’ai besoin d’un coup de main. »

Sarah opina et, après avoir saisi quelques instruments, déboucla son harnais et sauta sur la surface glacée.

Où elle s’enfonça jusqu’au genou. Bon Dieu !

« Ça va, miss ? demanda O’Donnell alarmé par son juron.

— Ça va. C’est simplement que la consistance de ce truc ne correspond pas vraiment à ce que j’attendais. »

La jeune scientifique se pencha pour examiner la surface. Sous une mince croûte glacée de quelques millimètres d’épaisseur, le substrat était mou et friable comme de la neige poudreuse.

Très très bizarre… En tous cas, je comprends que ça n’ait pas supporté le poids de l’hélico.

Elle décida de s’éloigner un peu vers l’avant de l’appareil, histoire de trouver une zone non polluée par les gaz d’échappement de la turbine. Au dixième pas, elle était déjà en nage, tant la progression dans ce qui ressemblait de plus en plus à une épaisse couche de neige fraîche se révélait épuisante. Elle s’arrêta pour reprendre son souffle et regarder autour d’elle. La surface de l’iceberg était plate comme la main ; le rebord situé à une cinquantaine de mètres empêchait de voir la baie en contrebas et, bien qu’elle eût toute confiance en son pilote, la perte du contact visuel avec le Global Defender lui procurait une vague inquiétude. Le vent soufflait maintenant avec un peu plus de force et soulevait de petits tourbillons de givre qui venaient lui fouetter douloureusement le visage. Pas question d’aller plus loin, il faudrait des raquettes. Ici, ce sera très bien. Elle se pencha et avec sa tarière à main – une longue tige d’acier en forme de vis sans fin – entreprit de creuser le pré-trou d’environ un mètre de profondeur qui accueillerait ensuite le trépan électrique. Elle allait installer ce dernier quand elle s’aperçut qu’elle avait oublié le collier de serrage permettant de réunir les quatre poteaux du chevalement. « Ross, dit–elle sans se retourner. Est–ce que vous voyez le collier ? J’ai dû le laisser sur le siège. »

Pas de réponse.

« Ross ? répéta–t–elle un soupçon plus fort, tout en se relevant. Vous m’entendez ? »

Toujours pas d’autre bruit que le sifflement monotone du vent. Sarah se retourna, un peu surprise. À quelques mètres d’elle, l’hélico penchait sur le côté comme une bête blessée. O’Donnell aurait dû être en train de s’affairer sous le patin gauche. Aucune trace de lui. Maintenant saisie d’inquiétude, elle abandonna son matériel et fit péniblement marche arrière en se servant des profondes empreintes quelle avait laissées dans le manteau neigeux. « Ross !! Vous êtes où ? » appela–t–elle en atteignant le nez de l’appareil ; elle se rendit compte qu’elle avait presque crié.

« Le trou ! Sarah, faites gaffe à ce putain de trou ! »

La jeune femme s’immobilisa en écarquillant les yeux. Où était–il ? La voix assourdie semblait venir de plusieurs kilomètres, et surtout d’en bas. Elle fit encore un pas précautionneux, et découvrit enfin la crevasse. L’étroite fissure bleutée s’ouvrait à environ un mètre du patin gauche, juste à l’aplomb de la porte du cockpit. L’infortuné pilote avait dû dégringoler direct en sautant de son siège ; impossible de déterminer à quelle profondeur il se trouvait, seuls les deux ou trois premiers mètres du conduit étaient visibles.

« Ross, vous m’entendez ? Vous êtes blessé ?

— J’ai dû chuter d’au moins vingt mètres. Je me suis salement cogné la tête et je crois que j’ai une jambe cassée. A part ça, je m’amuse comme un fou. »