Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 293 sur 319

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Point Zéro

14 h 53 UTC

Michael. Le retrouver. Le soigner, peut–être.

Alors qu’elle remontait lentement le chemin qui menait au cimetière, un discret bourdonnement dans le ciel attira soudain son attention. Alarmée, elle regarda en l’air : à une cinquantaine de mètres au–dessus de sa tête, un minuscule appareil à vol colibri – elle reconnut aussitôt un drone militaire d’observation – avançait doucement en suivant une route parallèle à la sienne.

Et dardait sur elle l’œil noir de sa caméra.

 

14 h 53 UTC

 

« Cela remonte à la crise des missiles cubains, au printemps 1959 », dit Viktor Bernstein.

Les deux hommes avaient terminé de recouvrir de neige les corps des Russes et remontaient lentement l’allée centrale du cimetière tout en discutant.

« 1959 ? s’étonna Caleb. Attendez une seconde… La crise des missiles c’était en octobre 62, tout le monde sait ça ! »

Une étincelle d’amusement luisait dans le regard du milliardaire quand il répondit : « Si, comme je l’espère, nous sommes à nouveau amenés à travailler ensemble, mon garçon, il va vous falloir rectifier un peu votre histoire du vingtième siècle… Alors, disons la première crise des missiles, si ça peut vous faire plaisir. À votre décharge, il faut reconnaître que l’épisode en question n’a pas fait les gros titres des journaux. Ça vous va comme ça ?

— Ça me va… fit Caleb avec une mimique de résignation.

— Alors, voilà le topo. En janvier 59, les frères Castro prennent le pouvoir à Cuba et virent le dictateur Badsta. Moins de trois mois plus tard, des émissaires de Khrouchtchev sont sur les lieux pour négocier discrètement la mise en place de quelques rampes de missiles balistiques pointées vers le Nord. Les États–Unis auraient très bien pu n'y voir que du feu. Par chance, notre ami Kendall avait pas mal d’antennes sur place – toujours ses relations privilégiées avec ces… “messieurs italo-américains” qui contrôlaient à l’époque tout le secteur du jeu à La Havane. Lorsque la nouvelle est remontée à Washington, cela a bien sûr fait l’effet d’une bombe.

— Mais pourquoi est–ce que personne n’a entendu parler de cette histoire ?

— Parce qu’au départ les USA avaient pris fait et cause pour la révolution castriste. Révéler l’affaire au grand jour leur aurait fait perdre la face d’une façon insupportable. Pour une fois, la CIA a préféré la jouer fine en envoyant quelqu’un sur place pour essayer de faire capoter les négociations russo-cubaines ; le problème, c’est que l’Agence n’avait aucun agent suffisamment bien introduit à Cuba.

— Laissez-moi deviner, dit Caleb. C’est Kjölsrud qui a accepté de s’y coller, et je suppose qu’il a emmené Poppy. Pour tamponner un négociateur du nom de Iazov, c’est ça ?

— Vous y êtes presque. Ce n’était pas la première fois que Kendall jouait les messieurs bons offices pour le gouvernement américain, et, jusqu’alors, ça lui avait plutôt réussi. Quant à Poppy, elle venait juste d’en finir avec un petit… différend familial, et elle avait besoin de se changer les idées ; pour elle, c’était aussi l’occasion de commencer à s’impliquer dans les affaires de ce qui ne s’appelait pas encore la K2. Par contre, vous vous trompez pour Iazov : ce n’est pas lui qui était chargé de mener les négociations, mais son chef, Leonid Shatilov. Lui n’était là que comme aide de camp et pour apprendre le métier. Genre Batman et Robin, quoi…»

Caleb eut un sourire amusé : « Mais c’est Robin qu’ils ont approché, non ?

— Bien sûr, opina Bernstein. Shatilov était bien trop rusé et expérimenté, il fallait s’en prendre au maillon faible. Kendall s’est arrangé pour descendre au même hôtel que les Russes, et il s’est fait passer pour un homme d’affaires australien voyageant en compagnie de sa fille – il a toujours adoré ce genre de rôles de composition. C’est comme ça qu’ils ont pu entrer en contact avec Iazov. »

Les pas des deux hommes les avaient ramenés devant la tombe béante et son macabre contenu. Bernstein jeta un coup d’œil à l’intérieur, puis reprit d’un ton pensif : « Je ne sais pas au juste comment ça s’est passé. Bien sûr, je n’y étais pas… Je vous rappelle qu’à cette époque j’étais encore en train de chier dans mes couches, ou peu s’en faut. Quant à Kendall et à Poppy, ils ont sont toujours restés évasifs sur le sujet. Ce qui est sûr, c’est que la manip a marché au–delà de toute espérance. Kendall a pu récupérer l’essentiel du plan russe, et les détails de l’énorme contrepartie financière destinée aux Cubains. Avec ça, notre ambassadeur avait des munitions pour taper du poing sur la table. Résultat : les négociations ont avorté avant même d’avoir vraiment commencé. Par contre, Kendall n’avait pas prévu un truc…

— Quoi donc ?

— Que Poppy et Iazov tombent amoureux l’un de l’autre. Une passion immédiate et dévastatrice, qui allait les marquer pour le reste de leur existence.

— Ils ne se sont rencontrés qu’une seule fois, et ils en auraient gardé le souvenir jusqu’à aujourd’hui ? fit Caleb d’un ton dubitatif.

— Une seule fois ? ricana Bernstein. Vous n’y êtes pas du tout, mon garçon. Après Cuba, ils ont continué à se voir. Ça a duré près de trente ans.

— Trente ans ? Mais…

— En prenant des risques insensés. Surtout lui d’ailleurs. Pour elle, ce n’était qu’un jeu, mais lui jouait sa tête à chaque fois. Ils se rencontraient lors de missions diplomatiques qu’il accompagnait hors d’URSS, ou à l’occasion de voyages qu'elle faisait sur place avec un visa touristique. Et puis à la fin des années quatre–vingt, il a laissé tomber.

— Les risques devenaient trop grands ? hasarda Caleb.

— Pas vraiment. En Russie, c’était la perestroïka, et le climat s’était pas mal dégelé. Elle lui avait joué un sale coup pendant la guerre d’Afghanistan, mais ce n’était pas non plus la raison. »

Caleb réfléchit un instant, puis comprit d’un seul coup : « La différence d’âge, c’est ça ? »

Viktor Bernstein hocha la tête d’un air sombre : « Tout juste. La différence d’âge. Vous comprenez, à ce moment lui avait déjà plus de soixante ans alors qu’elle n’avait pas pris une ride depuis leur première rencontre. Ça ne pouvait plus continuer comme ça. »

Les deux hommes restèrent silencieux quelques instants, perdus dans leurs pensées.

« Voilà, murmura ensuite le milliardaire, vous savez tout. Cela étant, vu les circonstances, je vous conseillerais de… Caleb ? Vous m’écoutez ? »