Point Zéro
13 h 45 UTC
— Non, mon oncle, répondit Sarah d’un ton acide. Mais j’espère en avoir une sous peu. Attendu que, pour l’instant, tout débarquement nous est interdit par les sommités de la K2, je vais aller rendre une petite visite à un ou deux de ces icebergs, histoire de faire quelques carottages ; après ça, je devrais pouvoir vous en dire un peu plus…
— C’est vrai, renchérit Caleb. Pourquoi ce contre-ordre au moment de débarquer ? Et pourquoi donc avoir mouillé à près d’un nautique du fond de la baie ? Je vous croyais tellement pressés d’arriver au but…»
Bernstein leva les deux mains de façon débonnaire : « Simple repérage aérien par mesure de précaution, Caleb ; un homme prudent comme vous comprendra certainement. Dans la mesure où nous ignorons ce qui se trouve là–bas, Kendall préfère ne pas courir de risques…»
Comme en écho à ses paroles, un vrombissement aigu se fît en entendre vers l’arrière du navire. Quelques secondes plus tard, un petit hélicoptère sans pilote les survola puis, après avoir opéré un point fixe au–dessus de la proue, fila vers le fond de la baie en rasant les flots.
« Une heure, reprit Bernstein. Deux tout au plus. Dès que le drone sera de retour, nous débarquerons. »
13 h 45 UTC
La vaste cabine plongée dans une douce pénombre tenait de la suite de luxe, de la chambre d’hôpital et du musée. Un musée des plus personnels : si l’homme qui se reposait sur le sofa passait moins de quinze jours par an sur le Global Defender, il voulait y avoir ses aises. Sur les murs revêtus d’un enduit antiseptique, des toiles de maître d’une valeur inestimable alternaient avec de très vieilles affiches de cinéma. De petites alcôves accueillaient une série de statuettes antiques et de poteries amérindiennes pour laquelle les amateurs d’art du monde entier se seraient fait couper bras et jambes. Un piédestal au milieu de la cabine mettait en valeur la pièce maîtresse de la collection, un objet laid et massif qui semblait pour le moins incongru parmi ces merveilles de l’art ancien. Devant la porte masquée d’une lourde tenture écarlate, l’un des deux asimov montait une garde immobile mais vigilante. Dans un renfoncement, une cloison escamotable dissimulait toute une panoplie d’appareils médicaux pour l’heure recouverts de housses ; mais en moins de trois minutes, l’IA qui monitorait en continu les paramètres vitaux du vieillard pouvait transformer la pièce en une salle de réanimation pourvue des équipements les plus sophistiqués. Grâce à une insonorisation poussée, on ne percevait aucun bruit, hormis le discret chuintement de la ventilation qui distribuait un air filtré, thermostaté et débarrassé de toute bactérie dans la pièce maintenue à une pression légèrement positive.
Kendall Kjölsrud leva la tête et jeta un coup d’œil à la poche à perfusion suspendue au–dessus du sofa. Environ la moitié de la solution restait à passer, mais il se sentait déjà mieux. Encore un nouveau miracle au quotidien, se dit–il avec ironie. Il ne se faisait toutefois aucune illusion : le traitement atteignait ses limites, en témoignaient les doses nécessaires toujours plus élevées et la fréquence accrue à laquelle elles devaient être administrées.
Quatre ou cinq ans, tout au plus.
Si les douzaines de chercheurs qui travaillaient d’arrache-pied sur les projets alternatifs ne trouvaient pas une solution de rechange d’ici là, il lui faudrait tirer sa révérence. Une perspective qui ne l’effrayait pas outre mesure : il rusait depuis si longtemps avec la Faucheuse que celle–ci était devenue une vieille complice.« Argos », murmurèrent ses lèvres émaciées ; dans l’instant, une centaine d’écrans holo se matérialisèrent tout autour de lui, comme suspendus aux parois d’une sphère virtuelle dont il aurait occupé le centre. De la timonerie au plus profond de la salle des machines, aucun recoin du navire n’échappait à la surveillance des innombrables senseurs AIV disséminés dans les plafonds et les parois. Dans la pièce sombre, l’effet produit était saisissant – comme si par magie le vieillard devenait soudain le géant panoptique de la mythologie. Kjölsrud focalisa son attention sur l’un des écrans montrant le pont avant ; sans qu’il ait besoin de le demander, le système de visée qui analysait ses mouvements oculaires commanda aussitôt l’expansion de la fenêtre et l’amoindrissement des autres écrans. La caméra zooma sur les deux personnages adossés au guindeau principal, dans une conversation qu’ils pensaient discrète.
« Comment as-tu fait ? murmurait Caleb McKay à son voisin.
— Facile, répondit One-Shot qui tentait avec difficulté de parler à voix basse – son larynx n’était pas vraiment fait pour ça. Leur ai proposé coup de main pour équiper drone. Charge mal équilibrée, avaient l’air embêté comme poule a trouvé un gant. Ont accepté aide avec gra… gravitude ?
— Gratitude, sourit son ami. Et alors ?
— Alors drone mieux équipé que sonde martienne. Spectromètre Mössbauer. Spectromètre d’absorption atomique. Analyseur Geiger-Müller. Compteur à neutrons. En oublie sûrement deux ou trois…
— Drôle de matos si c’est juste pour trouver un rocher où amarrer le canot… Tu as une idée du pourquoi de cet attirail ? »
Kjölsrud coupa la transmission audio sans écouter la réponse. Poppy avait raison, il fallait vraiment tenir ces types à l’œil. Vandell Richardson avait proposé de les mettre aux fers tous les quatre dès que l’incursion dans la soute à matériel avait été constatée, mais le vieillard avait refusé sèchement : « Encore une fois, Vandell, nous n’en tirerons rien par la contrainte. La curiosité est un bien meilleur moteur pour ces gens-là. Contentez-vous de les surveiller tant que j’ai besoin d’eux. Ce que vous en ferez ensuite, je m’en moque. »
Il referma le canal puis surfa sans but précis sur quelques autres écrans, tel un démiurge inspectant au hasard les provinces de son royaume. Le Sikorsky prenant son envol avec Sarah à bord – Pas très prudent ni surtout très utile ; d’un autre côté, difficile de lui refuser sans lui en dire plus que nécessaire ; une vue de la caméra du drone en train de survoler les flots –
Parfait, on commence à voir le fond de la baie ; Vandell et deux matelots
supervisant la mise à l’eau de la barge de débarquement ; Poppy débutant son entraînement matinal sur l’hélipont arrière ; un plan de la timonerie, où l’officier de transmissions penché sur la console radar tentait de régler le dysfonctionnement repéré le matin…
Il s’attarda un peu plus longtemps sur une vue du labo, où Sanjiv se trouvait en compagnie de son assistant Hiro Takeda. Comme d’habitude, l’adolescent mit moins de deux secondes à se rendre compte qu’il était observé et lui adressa un large sourire accompagné d’un clin d’œil ; Kjölsrud ignorait comment il réalisait ce tour de force qui semblait relever de la télépathie, mais il soupçonnait le jeune homme d’être capable d’isoler, parmi les centaines de bruits du brouhaha environnant, le ronronnement infime de la minicaméra zoomant sur son visage. Pour sa part, Takeda n’avait rien remarqué et paraissait perdu dans la contemplation d’un écran situé hors champ. Sanjiv désigna l’appareil étincelant sur lequel il était en train de travailler – Kjölsrud savait qu’il s’agissait d’un microgravimètre – et fit non de la tête. Excellent. Le vieillard coupa la transmission et revint à l’écran du drone ; il passa sur commande neurale pour prendre le contrôle du petit appareil qui entamait son approche finale ; à présent, on voyait très bien ce qu’il y avait sur la plage.