Point Zéro
Chapitre 20
1er mars 2018 – 03 h 47 UTC
En premier lieu, ils avaient ôté les casques et respiré à pleins poumons un air qu’ils avaient cru ne jamais retrouver. Tout ce qui pouvait s’ouvrir dans l’avion l’avait été : les prises d’air du cockpit, les portes de soute, les hublots du pont passager, avec pour seul but de chasser au plus vite l’atmosphère viciée qui remplissait l’appareil.
Et avec elle, les relents de mort de la base Roosevelt.
Quelques minutes avaient suffi pour mener à bien cette opération, et les rescapés se délectaient maintenant d’un air pur et glacé à la saveur iodée.
Dans le cockpit, les deux hommes étaient restés silencieux quelques minutes. Caleb en avait profité pour prendre l’avion en main ; son comportement semblait sain, mais les gouvernes étaient toujours aussi lourdes et imposaient un pilotage très physique. Le jeune homme avait gagné un peu d’altitude et trouvé une couche presque exempte de turbulences à neuf cents pieds ; en attendant de statuer sur le cap à adopter, il avait arbitrairement choisi de remonter vers le nord en suivant la longue péninsule glacée du cap Norvegia. Pour l’heure, la priorité était de mettre le plus de distance possible entre leurs adversaires et eux ; pour ce qu’ils en avaient vu au passage, le navire russe paraissait blessé à mort, mais Caleb ne voulait courir aucun risque.
Kendall Kjölsrud fut le premier à rompre le silence :
« Pas facile à piloter, n’est–ce pas ?
— C’est le moins qu’on puisse dire, opina Caleb. Je n'ai jamais vu un avion réagir aussi lentement, ça demande énormément d’anticipation. On a eu beaucoup de chance tout à l’heure.
— De la chance ? Ne vous sous-estimez pas, vous nous avez tous sauvés. Et vous avez sauvé le réacteur, ce qui est au moins aussi important. »
Caleb haussa les épaules et grommela : « Je ne suis pas encore tout à fait sûr d’avoir fait le bon choix. Mais peu importe. Essayons déjà de ramener cet engin à bon port, nous verrons ensuite…»
Les deux hommes échangèrent un regard qui avait valeur de trêve. Alliés. Pour l’instant.
« En attendant que je vous convainque, ricana le vieil homme, auriez-vous la gentillesse de m’aider à ouvrir cette fichue combinaison ? J’aimerais bien voir à quoi ressemble mon bras…»
Finalement, le bras n’avait pas l’air cassé. Mais il n’était pas beau à voir : Kjölsrud fit la grimace en découvrant l’énorme hématome violacé qui s’étendait pratiquement de son épaule à son coude, conséquence de l’impact des balles d’AN-94. Il tenta quelques mouvements précautionneux, sans trop forcer.
« Ça va ? demanda Caleb qui observait son manège.
— J’arrive à le bouger, mais ça fait un mal de chien…
— Vous devriez aller voir Sarah, il lui reste peut–être quelques doses d’antalgiques. Si One-Shot n’a pas déjà tout pris.
— Vous avez raison, dit le milliardaire en se levant. Et je vais en profiter pour voir comment les autres ont supporté le décollage. »
Resté seul, Caleb enclencha ce qui tenait lieu de pilote automatique – en réalité un système de balancier très rustique, qui compensait seulement les variations d’assiette sans pouvoir suivre un cap. De quoi se lever pour se dégourdir les jambes, mais sûrement pas pour aller piquer un roupillon.
Dommage, pensa–t–il. Il s’étira et fit quelques pas pour observer l’extérieur. Aucune des vitres du poste de pilotage hémicirculaire ne s’était brisée lors de leur décollage acrobatique, mais chaque pouce carré était constellé de rayures et de minuscules impacts – toutes les particules que l’IA du laser avait négligé de vaporiser. Vers l’avant, la base du cockpit se prolongeait jusqu’à l’étrave de l’avion par un capot triangulaire de près de huit mètres de long, qui empêchait de regarder vers le bas ; sur les côtés, au contraire, les verrières offraient une vue plongeante sur l’océan. Chacune des surfaces visibles – la partie avant du fuselage, les flotteurs latéraux, le bord d’attaque de l’aile massive surmontée de ses énormes moteurs – était couverte de bosses et d’éraflures, comme si l’avion avait traversé une épouvantable tempête de grêle.
Ça ne va pas améliorer notre aérodynamique, se dit Caleb. Il va falloir en tenir compte au moment de choisir notre destination.
Avec ses réservoirs additionnels, le Dornier avait une autonomie de mille huit cents milles. En principe de quoi rejoindre la pointe du continent sud-américain, mais avec le carburant qu’ils allaient bouffer en plus, ça pouvait se révéler limite.
Caleb se rendit ensuite à l’arrière du cockpit, où se trouvaient ses deux amis. Gretchen Vogt leva les yeux de son portable et dit d’un air songeur : « Tu sais quoi, Cal ? On ne devrait pas être là en ce moment…
— Hein ? Pourquoi ?
— D’après le log de la console d’allumage, dix-neuf charges ont merdé. Près de dix pour cent. Soit elles ont fait long feu avec un rendement énergétique très inférieur à celui prévu, soit elles ont détoné avec des retards allant jusqu’à cinq microsecondes par rapport à la séquence programmée. Nous aurions tous dû être vaporisés…
— La preuve que non, répondit Caleb. Tu as fait un travail magnifique, et…
— Rien à voir avec moi, le coupa–t–elle. C’est Sanjiv. S’il n’avait pas bidouillé mon soft avec son fichu “module de robustesse”, je n'ose même pas imaginer ce qui se serait passé. Tu peux le remercier, on lui doit la vie. »
Le jeune homme hocha la tête et se tourna vers le local machines, où Joshua était en train de s’affairer : « Que disent tes moulins, Josh ?
— Plus aucun raté depuis que nous sommes à l’air libre. Ils tournent comme s’ils sortaient tout juste de l’usine, c’est à peine croyable !
— Ramène-les à deux mille cinq cents tours, inutile de les garder au taquet. Et jette un œil sur les jauges, j’aimerais bien avoir une idée de notre consommation instantanée.
— Ça marche, Cal. »
Puis il regagna le cockpit. Sur tribord, la longue dorsale couverte de glaces du cap Norvegia continuait à défiler ; dans quelques minutes, ils en auraient dépassé la pointe, qui était déjà visible sur l’avant. au–dessous du Dornier, les flots de la polynia luisaient d’un éclat presque métallique sous la lumière rasante de la lune. Caleb réalisa avec satisfaction que la température de l’habitacle était remontée de plusieurs degrés : dans tout l’appareil, les radiateurs électriques fonctionnaient à plein. Suivant ses instructions, Joshua avait réduit le régime des moteurs : le niveau sonore était désormais tout à fait supportable, et les vibrations qui avaient failli disloquer l’appareil au moment du décollage avaient fait place à une trépidation à peine perceptible.
Caleb se rassit dans le fauteuil du copilote et se détendit. Pour la première fois depuis leur évasion, il laissa lentement se relâcher la tension accumulée au fil des heures. Il se sentait toujours aussi épuisé, mais, en même temps, un sentiment de soulagement et d’allégresse grandissait en lui : ils avaient réussi leur pari insensé.
Ils étaient en vie.
Il sursauta violemment quand la main de Kjölsrud se posa sur son épaule : « On ne peut pas vous laisser seul un instant, mon garçon », articula le vieil homme d’une voix amusée.
Caleb se redressa avec effarement, prenant conscience qu’il venait de s’assoupir aux commandes ! Il jeta un regard éperdu autour de lui. Mais l’avion continuait tranquillement sa route, et aucun signal d’alarme ne clignotait sur le tableau de bord.
« N’ayez crainte, continua Kjölsrud en se carrant dans l’autre siège. Vous n’avez dormi que quelques secondes. »
L’ahurissement de Caleb redoubla lorsqu’il remarqua l’accoutrement de son voisin. Le milliardaire avait retroussé jusqu’à la taille sa combinaison de protection et avait enfilé à la place une chemise en flanelle trop grande pour lui et un vieux blouson d’aviateur dont il avait découpé la manche gauche. « J’ai d’excellentes nouvelles, annonça–t–il en feignant d’ignorer le regard du jeune homme. D’abord, mon bras va nettement mieux maintenant que rien n’appuie dessus – soit dit en passant, si vous voulez aussi vous changer, vous trouverez certainement votre bonheur dans les placards des cabines.
— Merci bien, mais…
— Deuzio, Vandell est en vie et a même repris conscience. Il a pris un sacré choc, mais je crains que nous ne devions attendre un peu avant de pouvoir lui faire passer un scanner. Le réacteur – ou l’Œuf, comme vous voudrez – n’a pas souffert du décollage et, d’après Sanjiv, il fonctionne à merveille. J’ai envoyé tout le monde prendre quelques heures de repos, et vous allez me faire le plaisir de les imiter. Ce n'est pas une suggestion, Caleb. Vous me relèverez ensuite ; d’ici là, Poppy se chargera de me faire la conversation…