Point Zéro
03 h 00 UTC
Tomski hésita une seconde. L’idée de faire un carton était tentante, et Osadchuk avait raison : à cette distance l’énorme appareil était plus difficile à louper qu’un éléphant dans un couloir. Il faillit donner l’ordre, mais se ravisa au souvenir du savon cuisant que lui avait passé Iazov.
« Négatif, sergent, murmura–t–il avec un soupçon de regret dans la voix. Sur ce coup, c’est le groupe un qui donne le top. Alors on attend gentiment. »
03 h 00 UTC
Le voyant rouge s’était éteint, indiquant qu’un nouveau délai de trente secondes leur était accordé.
Mais la question était la même.
« Désolé, dit Caleb. Je n’ai pas d’autre idée. Pourtant je suis presque sûr que c’était ça…
— On fait quoi ? gronda One-Shot. On pète console ?
— Pas le temps. Et ça déclencherait le circuit suicide.
— Quinze secondes, lança Sanjiv. Je vous en supplie, faites quelque chose !
— Mon Dieu ! articula Kjölsrud d’une voix blanche. C’est foutu. On y était presque…
— Non ! Attendez ! »
C’était Joshua, qui, contre toute attente, venait de se lever et de se précipiter vers la console. Il jeta un coup d’œil hagard à ses compagnons : « Je crois que je sais, fit–il d’un ton hésitant. Mais c’est sans garantie…
— Vas-y, Josh ! cria Caleb. Dépêche ! »
Joshua haussa les épaules et tapa « DUITFEINA CHUIR AS ».
Le voyant se ralluma. Il était vert.
Au chronomètre, il restait deux secondes.
La tension retomba d’un seul coup. « Ne me refaites jamais un coup comme ça…» murmura Kjölsrud.
« Tu n’étais pas très loin du compte, fit Joshua à Caleb comme en s’excusant.
— Cause toujours ! répondit son ami avec un large sourire. Juste une faute à chaque mot… On peut savoir depuis quand tu parles le gaélique ?
— Cal, ça fait cinq ans que je vis à Edimbourg, tu te souviens ? Tu crois que je fais quoi de mes soirées ? Que j’enfile des perles ? »
Caleb éclata de rire, ce qui acheva de détendre l’atmosphère. Sanjiv reprenait déjà place devant la console pour la cinquième question lorsque Kjölsrud demanda : « Au fait, messieurs, juste pour ma culture personnelle… Il veut dire quoi, votre fichu proverbe ? »
Joshua le regarda d’un air étrange : « Bonne question. En gros, ça veut dire : “N’allume pas un feu si tu ne sais pas l’éteindre.” C’est de circonstance, vous ne croyez pas ? »
La cinquième question était :
768-770TH DIGITS OF PI
« Seigneur… fit Joshua en levant les yeux au ciel.
— Ça, c’était vraiment méchant, dit Sanjiv avec un sourire appréciateur. Dans les années 1940, on ne connaissait qu’un millier de décimales de
pi(30). Pas d’internet pour aller les chercher depuis son fauteuil. Et même avec la liste entre les mains, il faut largement plus de trente secondes pour repérer les positions 768 à 770. La seule solution est de les connaître par cœur.
— Sanjiv ! fit Kjölsrud. Par pitié !
— Pardon, monsieur », dit le jeune homme en tapant « 837 ». Et le voyant passa au vert.
« Pour info, tu en connais combien ? demanda Caleb dès que chacun fut revenu de sa stupéfaction.
— Un peu plus de cent mille, répondit Sanjiv sans sourciller. Il y a deux ans à Cambridge, j’ai fait… disons une crise un peu plus grave que d’habitude et je me suis cassé le bras en tombant. J’ai passé l’après–midi aux urgences sans rien à faire pour m’occuper l’esprit. Heureusement, j’avais ce petit bouquin de curiosités mathématiques qui répertoriait les deux cent mille premières décimales de pi, alors je m’y suis mis. Mais ils m’ont libéré trop tôt pour que j’aie le temps d’apprendre la liste complète, ajouta–t–il d’un air désolé.
— Tu as raison, c’est vraiment dommage. Ce qui est sûr en tous cas, c’est que nous avons beaucoup de chance de t’avoir avec nous. Finissons-en, maintenant », ajouta le jeune homme en se replaçant derrière la console et en actionnant le bouton de commande.
Quelques secondes après, les palettes s’immobilisaient pour la dernière fois, en délivrant la sixième énigme :
IS FHEARR FHEUCHAINN
« Bon sang ! s’exclama Joshua. Je ne suis pas sûr de pouvoir t’aider, là. C’est une forme archaïque, Is Fhearr veut dire “c’est mieux” ou “c’est préférable” ;Fheuchainn, je ne sais pas trop…” s’efforcer” ? “mettre à l’épreuve” ?
— Inutile, Josh, fit Caleb à mi–voix. Je connais cette phrase. »
Il posa ses mains sur le clavier mais hésita une fraction de seconde au moment d’entrer le reste du code. Le temps de fixer Kjölsrud droit dans les yeux et de lui lancer : « Que Dieu vous punisse si vous nous avez encore menti ! » Puis il tapa : « NA BHITH SAN DUIL »
Le dernier voyant vert s’alluma aussitôt.
« Traduction ? demanda Kjölsrud.
— “Mieux vaut entreprendre qu’espérer.” C’était le cri de ralliement de mon clan lorsqu’il partait en guerre contre l’Anglais. Tombé en désuétude depuis deux siècles et demi : mon grand–père avait raison, il ne doit pas y avoir dix personnes sur terre qui connaissent encore cette devise.
— Fascinant, Caleb, dit Poppy Borghese avec un sourire sardonique. J’en ai les larmes aux yeux. Et maintenant, il se passe quoi ? »
Elle avait à peine achevé sa phrase que deux choses se produisirent presque simultanément. D’abord, les lumières – toutes les lumières, celles qu’ils avaient allumées dans la soute comme les néons qui éclairaient le hangar – se mirent à vaciller puis recommencèrent à briller mais avec une intensité bien moindre qu’auparavant. Une idée saugrenue traversa l’esprit de Caleb. Comme dans les vieux films quand ils branchent la chaise électrique.
Et puis le bruit.
Un bruit suraigu et menaçant qui provenait des entrailles de l’Œuf, quelque chose entre un long crissement de freins et le gémissement d’une poutrelle d’acier tordue à se rompre ; cela dura quelques secondes puis se termina en une succession de raclements sonores. Un bref instant de silence, puis cela recommença à l’identique – ou peut–être un soupçon plus vite. Et ainsi de suite, avec à chaque fois l’impression que la séquence sonore était un poil plus rapide et plus aiguë que lors du cycle précédent.