Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 261 sur 319

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Point Zéro

12 h 18 UTC

D’ordinaire, il tuait d’une façon d’autant plus rapide et indifférente que l’acte n’était jamais une finalité en soi, encore moins une source de jouissance : c’était juste le moyen d’obéir à un ordre, d’éliminer une menace ou de se procurer de la viande fraîche. Mais aujourd’hui, ce serait différent : au lieu de la décapiter d’un seul coup de griffe, il allait lui arracher méthodiquement les quatre membres et la regarder ensuite se vider de son sang en se tortillant comme un ver coupé en deux. Une perspective qui aurait dû le remplir de contentement.

Et pourtant, il sentait confusément que quelque chose clochait.

Au cours du bref combat qui les avait opposés, il avait ressenti cette même sensation étrange que dans la galerie de glace : bien qu’il l’eût littéralement bombardée de visions d’épouvante comme il le faisait d’ordinaire pour annihiler les défenses de ses proies, cela n’avait semblé en rien l’affecter. Comme si elle ne captait pas ses émanations mentales, ou y était immunisée.

Et il y avait aussi son odeur. Différente de celle des femelles avec lesquelles l’homme en blanc l’avait forcé à s’accoupler, il y a tant d’années. Les griffes toujours crochées dans son épaule ruisselante de sang, il se rapprocha un peu pour mieux la renifler. Bien sûr, elle exhalait le même parfum de terreur abjecte que tous ceux qui se trouvaient à sa merci, mais il y avait autre chose derrière. Quelque chose de vaguement familier.

Un souvenir presque oublié. Un vestige infime de sa vie d’antan, enfoui sous d’impénétrables couches de ténèbres accumulées. Et qui, en revenant lentement à la lumière, suscitait d’autres souvenirs, comme par une étrange réaction en chaîne.

Sans même s’en rendre compte, il se remit à chantonner la petite comptine – ces mots dépourvus de sens, mais qui, depuis la veille, tournaient en boucle dans son esprit :

Chi beddu stu cappiduzzu,

Chi beddu saporito…

 

12 h 18 UTC

 

Elle savait qu’elle vivait ses derniers instants et pria de toutes ses forces pour perdre connaissance avant qu’il ne commence à la démembrer. Mais cela lui fut refusé : malgré l’atroce douleur qui irradiait de son épaule transpercée et le poids du monstre qui la clouait au sol, elle demeurait affreusement lucide ; elle tenta un dernier effort pour se libérer, sans autre effet que de rendre sa souffrance encore plus insoutenable.

Elle prit progressivement conscience que cela durait bien trop longtemps. Alors que quelques instants auparavant la créature semblait sur le point de la mettre en pièces, cela faisait maintenant de longues secondes qu’elle s’était immobilisée, se contentant de chantonner cet air idiot en lui soufflant son haleine putride au visage.

« Qu’est–ce que tu attends pour en finir, fils de pute ? parvint–elle à marmonner. Tu prends ton pied, c’est ça ? »

Mais le monstre ne bougeait pas d’un poil, répétant sans cesse les mêmes mots de sa voix sans timbre.

Des mots qu'elle comprenait.

D’un seul coup, elle se rendit compte qu'elle connaissait cette langue, qu'elle la connaissait intimement même si elle ne l’avait jamais parlée. Comme appelée par les mots, une image traversa fugacement son esprit avant de s’évanouir aussi vite qu’elle était apparue.

Un jeu de marelle dans une cour poussiéreuse. Des collines pelées pour tout horizon. Un soleil bien trop chaud pour un mois d’avril. Un petit garçon jouant avec un chapeau trop grand pour lui. Papa vous regarde en souriant.

Il y eut un instant d’éternité. Deux ou trois battements de cœur pendant lesquels il n’y eut que l’obscurité, la souffrance dans son épaule et la ritournelle monotone de la créature.

Et puis elle se souvint. De tout.

Ce fut comme une digue qui se rompait au plus profond d’elle–même, un barrage qu'elle avait édifié il y a bien longtemps pour sa propre survie et qui lâchait d’un seul coup, libérant un océan de souffrance et d’énormes blocs de souvenirs délibérément refoulés.

Sans qu’elle puisse s’en empêcher, ses yeux se remplirent de larmes – un torrent de larmes – et elle se mit à sangloter d’une voix d’enfant :

 

Quannu mi l’ha mettiri ?

Quannu mi fazz’ u zitu !

Scinnu pi lu Cassuru,

Scinnu pi li Banneri,

E tutti chi me ricuni :

Bongiomo cavaleri !(49)

 

Lorsque les mots se tarirent, elle réalisa que la créature avait elle aussi cessé de chantonner. Elle restait maintenant rigoureusement immobile, semblant attendre quelque chose.

Poppy Borghese leva son bras valide et posa une main hésitante sur le visage monstrueux à quelques centimètres d’elle.

N’éprouvant plus ni crainte ni dégoût, elle palpa le front sillonné de rides profondes, les crocs formidables, les joues rugueuses couturées de cicatrices.

« Michael ? » murmura–t–elle d’une voix tremblante.

 

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