Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 226 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

12 h 33 UTC

Pour la énième fois depuis leur décollage, le jeune capitaine se demanda ce qui pouvait bien justifier de dépêcher trois chasseurs à deux cent cinquante millions de nouveaux roubles l’unité dans le seul but de dégommer un objectif aussi minable. Mais il chassa aussitôt cette idée : il n’était pas payé pour se poser des questions.

 

12 h 33 UTC

 

Pendant les six décennies d’exploitation du site de Grytviken, le représentant de la Compania Argentina de Pesca – société fondatrice et exploitante de la station – avait occupé un poste clé dont les attributions dépassaient largement celles d’un simple administrateur : chacun des quatorze directeurs qui s’étaient succédé entre 1904 et 1966 avait été à la fois le maire, le banquier, l’écrivain public et le juge de paix de la petite colonie. Pour autant, le bureau d’où ils avaient dirigé le port de commerce le plus austral du monde n’affichait aucune forme d’ostentation : le mobilier se composait en tout et pour tout d’une modeste table de travail en bois blanc surmontée d’une jolie lampe à abat-jour en cuivre, de trois chaises rustiques, d’un canapé fatigué et de quelques coffres de rangement ; la seule concession – fort relative – à la modernité était un antique émetteur/récepteur VHF posé sur un gros coffre-fort en fonte à l’apparence tout aussi désuète. N’étaient les os de baleine et les énormes harpons en acier qui décoraient les murs lambrissés de blanc, on aurait pu se trouver à peu près n’importe où dans le monde.

La caméra fit un panoramique, dévoilant une série d’étagères elles aussi en bois blanc sur lesquelles s’alignaient quelques dizaines de livres et autant de classeurs.

— « C’est là que je les ai trouvés », dit Jill Soderberg en montrant une quinzaine de registres aux couvertures dépareillées. Elle saisit celui qui dépassait de la rangée et l’orienta face à la caméra ; sur la première page un peu défraîchie, on pouvait lire « Direktor Olav Aaslund – April 1945/Desember 1951 ».

— Continuez, Jill, la pressa Kjölsrud qui se penchait maintenant vers l’écran, l’air fasciné.

— « On dirait que chacun des directeurs a tenu un journal des événements survenus dans la colonie pendant son mandat. Dans un bled aussi paumé, les soirées devaient être longues, et il fallait bien faire quelque chose pour s’occuper… Malheureusement, celui–ci écrivait en suédois, ou une autre foutue langue du même acabit.

— Du norvégien, rectifia aussitôt Joshua. Il n’y a que dans cette langue et en islandais que décembre s’écrit avec un « s » ; et le nom de ce type est typiquement norvégien.

— Pourquoi dans cette langue ? s’étonna Gretchen Vogt. Je croyais que la Géorgie du Sud était une possession britannique.

— C’est vrai, dit Kjölsrud. Mais la plupart des personnels étaient recrutés en Norvège ; question de climat et de tradition de chasse à la baleine. Allez-y, Jill, arrêtez de nous faire languir.

— « Vu que je n’y comprenais rien, j’ai failli laisser tomber, reprit la jeune femme. Mais, par acquit de conscience, j’ai quand même regardé à la date que vous nous aviez donnée. Et là, bingo ! Il y avait bien une entrée au 19 août 1946. Et dans le texte, j’ai reconnu deux

mots : « ekstraordinœrt » et « flybât »(38). Pas besoin de Goopple Trad pour ça…

— Vous êtes géniale ! s’exclama le milliardaire avec un enthousiasme dont il n’était pas coutumier. Pouvez-vous nous charger cette page ? Nous avons ici quelqu’un qui ne devrait pas avoir beaucoup de mal à la traduire…

— « Ça marche, monsieur. »

L’instant d’après une excellente représentation holo de la page se matérialisait au–dessus de la console portable. L’écriture était petite, précise, carrée et sans aucune fioriture : celle d’un régisseur plus à l’aise dans les livres de comptes que dans les recueils de poésie. Les premiers mots du texte étaient les suivants :

« I dag skjedde det me ekstraordimrt. To ting, faktisk…»

Joshua parcourut le texte en diagonale, puis murmura, excité : « C’est bien du norvégien, Jill. Et vous avez effectivement décroché le gros lot. Voilà ce que ça dit :

« Aujourd’hui il s’est passé quelque chose d’extraordinaire. Deux choses, plutôt. Et même si je n’ai aucune preuve, je ne peux m’empêcher de penser quelles sont peut–être liées.

Tout d’abord, il y a cette incroyable clarté qui a illuminé tout le ciel du sud-est ce matin vers trois heures. Au moins quinze hommes l’ont vue : l’équipe de nuit à l’atelier de dépeçage, plus les deux veilleurs de quart au sémaphore de King Edward’ s Point. D’après eux, ça ne ressemblait ni à un éclair d’orage – d’ailleurs cette nuit le ciel était encore dégagé – ni à une aurore polaire, mais plutôt au flash de magnésium d’un appareil photographique. Il paraît que, pendant un court instant, le mont Paget s’est découpé sur le ciel comme une ombre chinoise. Et curieusement, personne n’a entendu le moindre bruit.

Mais cela n’est rien en comparaison du drame qui ce soir a secoué notre petite communauté. Comme je l’ai déjà consigné dans le rapport météo, le temps n'a pas cessé de se dégrader au cours de la journée, et certains de nos capitaines qui se trouvaient dans les secteurs de chasse les moins éloignés ont jugé plus prudent de venir relâcher dans nos eaux pour la nuit. Il était dix–huit heures passées de quelques minutes lorsque l’équipage du Prinz Haakon qui venait de pénétrer dans la rade a été alerté par un puissant bruit de moteurs ; si fort, paraît–il, qu’il couvrait celui de leurs propres diesels. L’instant d’après, ils étaient survolés par un énorme hydravion blanc venant du large. L’appareil semblait désemparé, avec seulement deux de ses six moteurs en fonctionnement – six moteurs ? Si autant d’hommes ne me l’avaient pas confirmé, j’aurais eu du mal à le croire…»

Joshua interrompit sa traduction. « Eh bien ? dit Kjölsrud d’un ton pressant. Pourquoi vous arrêtez-vous ?

— Parce que je suis au bas de la page. Jill, vous êtes toujours là ? Vous pouvez nous envoyer la suivante ?

— « Celle-là, et celles qui viennent après, Joshua, répondit aussitôt l’intéressée. C’est parti. »

En un temps record la nouvelle page s’afficha au–dessus de la console, et Joshua put reprendre sa lecture :

« D’après les marins, le pilote a tenté de remettre son appareil d’aplomb pour le présenter face à l’entrée de la baie en vue de son amerrissage. Il semblait sur le point d’y arriver quand d’un seul coup le vent s’est mis à souffler en rafales dignes d’un ouragan, ce qui l’a déstabilisé alors qu’il se trouvait à moins de vingt mètres de l’eau. Le pilote a essayé de reprendre un peu d’altitude tout en entamant une large courbe pour faire un second passage. Mais avec seulement deux moteurs, il n’avait aucune chance. Les hommes ont vu l’appareil disparaître derrière Larsen Point, le promontoire qui protège l’accès de la rade vers l’ouest. Quelques secondes après, ils ont entendu une violente explosion.

Lorsque le Prinz Haakon est arrivé sur les lieux, l’avion était en train de couler à environ huit cents pieds du rivage. Dieu sait combien il y avait de personnes à bord, mais ils n’ont pu en repêcher que deux qui flottaient au milieu des débris. Les malheureux étaient en bien piètre état : l’un d’eux est mort peu de temps après avoir été sorti de l’eau. Quant à l’autre, il a été affreusement blessé au visage ; nous l’avons transporté dans notre petite infirmerie, et, à l’heure où j’écris ces lignes, il n’a toujours pas repris conscience. Notre brave toubib va faire ce qu’il peut, mais il m’a confié que le sort de cet homme dépend davantage du Bon Dieu que de ses propres talents de médecin. Nous n’avons rien retrouvé dans leurs affaires qui permette de les identifier.

Dernier mystère, et non des moindres : cette vieille mallette en cuir que l’un des types serrait convulsivement dans sa main au moment où il a été repêché. Son contenu était emballé dans une toile cirée et a miraculeusement résisté à l’eau, mais ça ne le rend pas plus intelligible : rien d’autre que des centaines de pages de formules mathématiques et de diagrammes incompréhensibles… Je ne suis qu’un simple baleinier qui a eu la chance d’apprendre à lire et à compter, mais même notre pasteur, qui est loin d’être un sot, m’a dit qu’il n’y entendait rien. Dans le doute, j’ai tout mis au coffre et…»

Joshua fit à nouveau une pause, le temps que la page suivante apparaisse sur l’écran immatériel. Il la parcourut rapidement des yeux et il s’apprêtait à continuer sa traduction quand soudain il s’exclama : « Bon sang ! Ça change tout !

— Quoi ? fit Kjölsrud d’un ton alarmé. Qu’est–ce qu’il y a d’écrit ?

— Oui, Josh, renchérit Caleb. Dis-nous vite ce qui s’est passé ensuite ! »

C’est à ce moment que la voix de Poppy Borghese retentit sur la fréquence générale :

— « Désolée de vous interrompre, les gars, mais il va falloir attendre un peu pour les révélations. On est presque arrivés au bercail, mais il n’a pas l’air d’y faire très beau. J’aimerais bien qu’un vrai pilote reprenne le manche avant que ça secoue pour de bon…»