Point Zéro
12 h 54 UTC
« Sanjiv ? Tu te sens bien ? » demanda Poppy Borghese aussi doucement que possible.
Tout en sachant très bien qu’il n’en était rien. Les événements des jours écoulés – et tout particulièrement ceux des deux dernières minutes – avaient sérieusement secoué le jeune homme, faisant vaciller la fragile interface qui le reliait au monde extérieur. En dehors de l’équipe soignante pluridisciplinaire dont il était l’unique patient et bien sûr de Kendall Kjölsrud, Poppy était l’une des rares personnes à connaître l’immensité des efforts qu’il devait accomplir chaque minute de sa vie pour se donner une apparence de normalité.
Sans rien pouvoir faire, elle avait vu son visage d’ordinaire aimable se durcir et son regard prendre peu à peu une fixité inquiétante. Entre deux balancements incoercibles du buste, il la fixa d’un air absent puis finit par articuler avec difficulté : « Pas de souci, mademoiselle Borghese. Ça va passer. »
Il respira profondément et ferma les yeux ; elle savait que pour réduire son niveau d’angoisse, il était en train de se réciter les cubes des nombres premiers, ou n’importe quel autre mantra mathématique du même genre.
Et curieusement, cela eut l’air de marcher. Au bout de quelques secondes, il parut se calmer un peu et se pencha sur l’ordi toujours relié à l’Œuf. En comparaison de l’effort gigantesque qu’il devait faire pour se contrôler, ce que lui demandait Caleb était très simple. Sans même qu’il eût besoin de réfléchir consciemment au problème, ses doigts se mirent en action et commencèrent à pianoter à toute allure les deux lignes de codes qui allaient réorienter et ajuster la composante propulsive du champ de Hawking. Cela prit moins de trois secondes. À côté d’eux, l’énorme ovoïde continuait à remplir la soute de son grondement menaçant ; il n’y eut aucun changement perceptible si ce n’est une nette sensation de déséquilibre qui leur indiqua que l’avion venait d’accélérer brutalement.
« Quatre cents nœuds, murmura Sanjiv. Plus ou moins deux pour cent. »
À l’autre bout de la soute, il y eut soudain un fracas de matériel renversé, aussitôt suivi d’un formidable juron incompréhensible – l’équivalent finnois d’un cri d’allégresse. Poppy ne savait pas trop ce que One-Shot était en train de bricoler.