Point Zéro
Chapitre 11
À mesure que les ombres s’allongeaient, la touffeur écrasante de l’après–midi faisait place à une fraîcheur agréable. C’était l’heure où les ouvriers forestiers abandonnaient leurs futaies pour regagner les bourgades avoisinantes, l’heure des visites aux voisins ou des conversations à bâtons rompus sous les vérandas, un verre de citronnade ou de thé glacé à portée de la main.
Les trois hommes qui arpentaient lentement la petite route poussiéreuse n’avaient rien de promeneurs, même si, de loin, leur allure décontractée aurait pu faire penser le contraire. Tous trois avaient depuis longtemps quitté leur veste et roulé leurs manches de chemises ; celui qui occupait le fauteuil roulant avait renoncé à son chapeau et noué un mouchoir humide sur son front pour protéger son crâne dégarni des rayons encore cuisants du soleil. On aurait eu du mal à trouver individus plus dissemblables : l’un était un pur produit de l’aristocratie de la côte Est et le descendant d’une des plus anciennes familles patriciennes de New York, le second un fils d’industriels texans aussi riches que mal dégrossis, le troisième le rejeton d’une modeste famille juive du sud de l’Allemagne. Rien dans leurs carrières, leurs personnalités, leurs convictions politiques ou religieuses ne les destinait à se côtoyer, encore moins à tisser des liens d’amitié. Ils se connaissaient pourtant depuis des années, et, au fil de leurs rencontres, leur estime mutuelle s’était peu à peu transformée en une profonde connivence. Ils partageaient un seul point commun : lorsqu’un journal leur consacrait un article, c’était le plus souvent sur quatre colonnes, et à la une.
« Finalement, vous avez eu une bonne idée de choisir cet endroit pour notre petite discussion, fit le vieil homme dans la chaise roulante – il n’avait que soixante-deux ans, mais son teint pâle et son visage émacié le faisaient paraître bien plus âgé. L’homme le plus riche du monde, l’homme le plus puissant du monde et le plus grand savant du monde… Si nous nous étions réunis dans mon bureau, je vous laisse imaginer les titres du Washington Post dès le lendemain. En plus, ici je peux faire un peu d’exercice », ajouta–t–il d’un ton ironique.
Le grand type costaud qui poussait le fauteuil eut un rire sec. Il avait rabattu son chapeau sur son front et, dans l’ombre de la visière, on ne distinguait de ses traits qu’un menton carré et une fine moustache brune parfaitement taillée : « Avec tout mon respect, Monsieur le Président, corrigea–t–il, je ne suis pas encore l’homme le plus riche du monde. Ni même d’Amérique. Cela étant, si vous avez la bonté de poursuivre votre effort de guerre pendant une petite dizaine d’années cela finira bien par arriver…
— Ne vous faites pas plus cynique que vous n’êtes, mon ami, répondit Franklin Delano Roosevelt, un léger sourire sur ses lèvres décharnées. Avec l’aide de Dieu, et s’il veut bien me consentir encore quelques mois d’existence, j’espère en finir bientôt avec cette foutue guerre…
— Les nouvelles d’Europe sont bonnes ? » questionna le troisième homme. Avec ses vêtements élimés à la limite du négligé, sa tignasse blanche ébouriffée, son visage aimable sillonné de rides profondes et son énorme moustache poivre et sel, l’individu irradiait la sagesse et la bonhomie. Sous l’apparence du grand–père tranquille se dissimulait l’un des plus grands génies de l’humanité, un homme dont les travaux scientifiques avaient révolutionné la manière même dont les physiciens concevaient la réalité.
« On ne peut meilleures, Albert, répondit le président des États–Unis en rajustant d'un geste machinal ses petites lunettes rondes. Le général Bradley et ce fou furieux de Patton viennent de réussir leur percée à Avranches, j’en ai eu la confirmation ce matin. Les Boches reculent partout ; à ce rythme-là, la Bretagne sera reprise dans une semaine et nous serons à Paris dans un mois.
— Et à l’Est ?
— Les Russes volent de victoire en victoire, leur opération Bagration est un succès total. À l’heure qu’il est, ils ont pratiquement atteint les frontières de la Prusse-Orientale. La question qui se pose maintenant est de savoir qui de nous ou de Staline atteindra Berlin en premier. Mais quoi qu’il en soit, nous ne devrions pas avoir besoin de votre arme diabolique, en fin de compte.
— Si cela pouvait être le cas, Monsieur le Président, j’en serais le premier ravi, approuva Albert Einstein. Je ne vous ai jamais caché mes appréhensions croissantes sur ce qui est en train de se faire à Los Alamos ;
j’en viendrais presque à regretter de vous avoir écrit cette lettre(21)…
— Nous n’en sommes plus là, le tança gentiment Roosevelt. Et sans vouloir vous vexer, ce n’est plus de votre ressort : Oppenheimer n’a peut– être pas votre grandeur d’âme, mais il se débrouille très bien dans les limites du programme que nous lui avons fixé…»
Les trois hommes se turent un instant. La route venait de quitter l’épaisse forêt de pins blancs où ils avaient débuté leur promenade et longeait à présent un sous-bois plus clairsemé, embaumé par les senteurs du jasmin de Caroline. Le silence était impressionnant, à peine troublé par le bourdonnement discret des insectes et le léger raclement des roues du fauteuil sur le sol non asphalté. Ils dépassèrent un vieux panneau indicateur en bois qui devait dater de la guerre de Sécession, sur lequel on distinguait encore l’inscription : « Nébula Road – Warm Spr. 2 mi. » L’endroit distillait un sentiment de calme et de sérénité absolus, comme s’ils avaient été transportés à des heures de toute civilisation ; on n’était pourtant qu’à un jet de pierre du village de Nebula et à peine plus loin de Warm Springs, la coquette petite station thermale où se trouvait « Little White House », la résidence de villégiature du président américain. De loin en loin, des silhouettes sombres se devinaient dans la futaie : les hommes du Secret Service, chargés de veiller à ce qu’aucun promeneur ou journaliste ne vienne troubler la discussion en cours. Aucun risque non plus de croiser qui que ce soit, la route avait été bloquée à ses deux extrémités par un impressionnant cordon de sécurité.
« Parlons plutôt de votre petit protégé, reprit Roosevelt de façon abrupte. Et expliquez-moi ce qui va me dissuader de le faire passer devant un peloton d’exécution…
— Mais, Monsieur le Président… hoqueta Albert Einstein.
— Je plaisantais, mon ami, rassurez-vous. Mais il y a quelques jours, j’avais nettement moins envie de rire !
— Nous en avons déjà parlé à maintes reprises, monsieur, intervint l’homme au chapeau. Vous n’ignorez pas que les perspectives…
— Les perspectives, vous m’en direz tant ! fit sèchement Roosevelt en se retournant pour le dévisager. Cela fait six ans que vous m’en rebattez les oreilles : l’énergie gratuite, la conquête de l’espace, la fin des guerres ! En guise de perspectives, j’ai pour l’instant plus de trois cents morts et disparus ! Sans parler du chef d’état–major de la Navy qui me tarabuste pour savoir par quel miracle il y a maintenant un trou de cent mètres de diamètre là où se trouvait un entrepôt officiellement désaffecté…
— Nous avions choisi l’endroit pour sa discrétion…
— Et c’est bien la seule chose dont je peux vous remercier ! La proximité des docks militaires nous permettra de faire passer cela pour l’explosion d’un dépôt de munitions. Mais ça ne ressuscitera pas tous ces pauvres gens…» L’infirme pianota avec nervosité sur l’accoudoir de son fauteuil, puisse tourna vers Einstein : « avez–vous au moins une idée de ce qui s’est passé, Albert ?
— J’ai passé deux jours à refaire tous les calculs avec notre jeune ami. Heureusement, Fermi a eu la gentillesse de faire le déplacement de Los Alamos pour me donner un coup de main ; je ne vous cache pas que nous ne sommes parfois pas trop de deux pour arriver à le suivre…
— Eh bien ? demanda Roosevelt avec impatience.
— La seule explication possible est un lâchage du système de confinement magnétique au début de l’expérience…» Einstein hésita, puis reprit : « Au tout début, pour être précis…
— Qu’entendez-vous par là ?
— D’après la force estimée de l’explosion, le vortex venait tout juste de commencer à se former. D’où une impulsion considérablement plus faible que ce que la théorie pouvait laisser prévoir…
— Epargnez-moi votre théorie, Albert ! Vous voulez dire que l’explosion aurait pu être plus forte, c’est bien ça ? »
En d’autres circonstances, l’expression du vieux physicien aurait été comique : c’était, à s’y méprendre, celle du gamin pris la main dans le bocal de confiture. Il avala sa salive et acquiesça.
Roosevelt leva brusquement la main pour imposer l’arrêt du fauteuil roulant. « Combien de fois plus forte, nom de Dieu ? » demanda–t–il sur un ton qui n’avait plus rien d’amical.
Einstein jeta un coup d’œil désespéré au grand type, qui se contenta de hausser les épaules. Aucune aide à attendre de ce côté. « Un peu plus de dix millions de fois, Monsieur le Président », finit–il par articuler dans un souffle.
« Je ne peux pas autoriser la poursuite de ce programme. »
Le verdict était sans appel. Après un instant de flottement, Albert Einstein réagit le premier : « Je vous adjure de ne pas prendre de décision précipitée, monsieur. Le projet vient juste de donner ses premiers résultats…
— Foutaises !
— Bien sûr que non, Monsieur le Président. Vous avez eu tous les rapports entre les mains. Un gain énergétique transitoire de vingt pour cent le 6 décembre. Des gradients massiques allant jusqu’à seize milligrammes lors de la série d’expériences en avril dernier. Ça marche vraiment. Il reste à régler ces problèmes de stabilité du confinement, mais si vous mesurez le chemin déjà…
— Je regrette, Albert. Ce que je mesure surtout, c’est le danger monstrueux que ce programme fait courir à nos concitoyens. Combien aurions-nous eu de victimes si ce truc avait pété à pleine puissance sur le campus de Berkeley ? Ou dans les rues de Concord, pendant son transfert à la base navale ? Cinq cent mille morts ? Deux millions ? Dites-moi quel président je serais si je faisais en conscience courir un tel risque à la population pour – comment avez–vous dit, déjà ? – un gradient massique de seize milligrammes ? »
Le ton du savant était maintenant presque suppliant : « Mais les potentialités…
— Précisément, le coupa Roosevelt. Après six ans, ce ne sont toujours que des potentialités. Et personne de sensé ne jouerait à la roulette russe pour un bénéfice aussi hypothétique. »
Depuis le début de la conversation, le grand type au chapeau s’était contenté de suivre la course des nuages, semblant à peine prêter attention aux propos échangés.« Ce qui n’a rien d’hypothétique, fit–il d’une voix pensive, c’est le potentiel de destruction de cet engin. Cela mériterait d’y réfléchir.
— Que voulez-vous dire ? demanda l’infirme.
— Que depuis le début de ce programme, nous avons peut–être fait fausse route en nous focalisant sur des applications civiles. Alors que son utilité militaire semble beaucoup plus évidente – et d’ores et déjà à portée de main…
— Vous êtes complètement fou ! s’insurgea Einstein. Nous étions tous d’accord pour ne jamais envisager d’en faire une arme ! Souvenez-vous de notre promesse : c’était la condition sine qua non pour qu’il accepte de continuer ses recherches dans ce pays !
— Staline a six millions d’hommes sur sa ligne de front, Monsieur le Président, fit l’autre comme s’il n’avait pas entendu. Six millions. Ils seront à Berlin cet hiver, au plus tard au printemps prochain. Qu’allez-vous faire s’ils ne s’arrêtent pas là et déferlent sur l’Europe ? Mobiliser six millions d’Américains pour leur tenir tête ?
— Le projet Manhattan… commença Roosevelt.
— Ne sera pas opérationnel avant douze ou dix–huit mois, vous le savez très bien. Même si Oppie met les bouchées doubles, vous n’aurez pas votre bombe avant l’été prochain. Alors qu’avec son joujou, notre ami nous en offre une clé en main…»
Einstein s’apprêtait à revenir à la charge, mais le président lui intima le silence d’un seul regard. « Admettons – je dis bien admettons – que je vous suive dans cette voie, finit–il par dire. Quoi que vous affirmiez et même pour un simple politicien comme moi, il est évident que cet engin est loin d’être au point. Il manque un système sûr de mise à feu, un moyen de moduler la force de la détonation, une évaluation des retombées… Plusieurs mois de recherches en perspective, pour un coût sans doute prohibitif – je vous rappelle que notre pays est exsangue et que nous avons déjà englouti quatre cents millions de dollars de bon argent fédéral dans cette fichue chasse au Snark. Les conditions de secret devraient être encore plus absolues qu’à Los Alamos, je n’ose même pas imaginer ce qui se passerait si nos ennemis parvenaient à s’emparer de cette arme… Et, je vous le répète, il est hors de question de poursuivre ce programme sur le sol américain. En somme, la quadrature du cercle. Mais si vous avez des idées, je suis preneur…»
Le grand type ne répondit pas tout de suite. Au lieu de cela, il se redressa, ôta son vieux feutre marron et passa sa main dans ses cheveux bruns gominés, avant de s’accorder quelques instants de réflexion en regardant le paysage. Il avait un visage carré et osseux à l’expression tourmentée, des sourcils épais surmontés d’un front haut et large, une bouche aux lèvres perpétuellement tordues en un rictus ironique. Son regard semblait porter beaucoup plus loin que le sous-bois environnant.
« Comme vous avez eu la bonté de le rappeler, Monsieur le Président, je suis un homme riche. Très riche, même. Je suis prêt à financer à hauteur de cinquante pour cent l’achèvement de ce programme. Sur mes fonds propres.
— Je vous demande pardon ?
— En échange de quoi, vous voudrez bien signer un ordre exécutif confidentiel, vous engageant ainsi que tous vos successeurs, et qui sera archivé dans la section classifiée de la Bibliothèque du Congrès. Instaurant ma compagnie ou toutes celles que je pourrais diriger à l’avenir, sans limitation de durée, comme seules bénéficiaires de l’ensemble des débouchés industriels du projet – je vous fais cadeau des applications militaires. Pour financer le reste, je vous suggère de faire appel à la générosité des Anglais…
— Mais vous êtes… hein ? Les Anglais ? Mais à quel titre ?
— Voyons, monsieur. Vous n’ignorez pas que Churchill est au courant de ce programme depuis au moins deux ans. Et qu’il ne cesse depuis de vous faire des appels du pied pour y être associé…
— Mais, bon Dieu, comment pouvez-vous savoir ça ? explosa Roosevelt en se départissant pour une fois de son flegme aristocratique. Vous avez planqué des micros dans mon bureau, ou quoi ? Je vais finir par accorder foi à tous ces foutus sénateurs qui me réclament votre tête pour des motifs allant du détournement de fonds publics à la haute trahison !
— En faisant ça, vous vous priveriez de votre meilleur soutien, sourit l’homme. Suivez mon conseil : invitez ce vieux salopard à la table, donnez-lui quelques miettes – l’envoi d’un contingent d’observateurs, une exclusivité sur tel ou tel développement tactique sans importance… Et présentez-lui l’addition.
— Une sacrée partie de catch en perspective, soupira le Président en hochant la tête. On voit que vous n’avez jamais eu à traiter avec lui… Mais pourquoi pas ? Imaginons que j’accepte votre… plan de financement. Imaginons que j’accepte de signer un document engageant le gouvernement américain en votre faveur sans limitation de durée – à supposer qu’il soit possible de tourner la chose sans violer une demi-douzaine d’amendements et autant de lois fédérales…
— C’est tout à fait possible, Monsieur le Président. Mes juristes y travaillent en ce moment, le protocole sera sur votre bureau demain matin. »
Roosevelt leva les yeux comme pour prendre le ciel à témoin : « Albert a raison, je crois que vous êtes fou à lier… Mais admettons quand même que vous disiez vrai. Reste le problème du site. Où trouver un endroit hors de nos frontières où nous pourrions jouer les apprentis sorciers pendant plusieurs mois et à l’insu de tout le monde ? Il ne manque pas de territoires désertiques chez certains de nos alliés, mais, diplomatiquement, ce n’est pas jouable –, et je ne parle même pas des conséquences si un accident comme celui de la semaine dernière venait à se reproduire : ce pays n’a vraiment pas besoin d’une guerre supplémentaire.
— Vous n’avez qu’à faire vos expériences sur une barge au milieu des eaux internationales, ronchonna Einstein. Au moins, ça ne dérangera pas grand monde lorsque vous vous volatiliserez en même temps que vingt kilomètres cubes d’océan.
— Figurez-vous que j’y avais pensé, Albert, fit le grand type le plus sérieusement du monde. Mais ça manque un peu de discrétion, et la position serait trop difficile à défendre en cas d’attaque ennemie. Non, ce qu’il nous faut c’est un endroit terrestre isolé, situé à grande distance de toute implantation ou activité humaine tout en étant facilement accessible par mer ou par air, de préférence mal cartographié et surtout n’appartenant à personne – une sorte de terra nullius, en somme. Après y avoir mûrement réfléchi, j’ai le plaisir de vous annoncer qu’un tel endroit existe.
— Où ça ? ricana Franklin Roosevelt. Au pays d’Oz ? »
Pour toute réponse et sans souci du protocole, le type au chapeau se pencha et murmura quelques mots à l’oreille de l’infirme. Les yeux du président des États–Unis s’écarquillèrent de stupéfaction. « Vous n’auriez pas pu trouver plus près ? fit–il d’un ton abasourdi.
— Vous connaissez l’adage, Monsieur le Président, fit l’autre en se redressant. Quand on dîne avec le diable, il faut une longue cuillère…»
Les derniers rayons du soleil venaient de disparaître derrière l’horizon lorsque le trio émergea enfin de la forêt. Si l’expression renfrognée d’Albert Einstein trahissait son mécontentement persistant, l’attitude des deux autres hommes était en revanche indéchiffrable. En les voyant approcher, les quatre membres du Secret Service qui gardaient la limousine présidentielle stationnée au milieu de la chaussée s’écartèrent en hâte – sous aucun prétexte, ils ne devaient être en mesure de surprendre la conversation en cours.
Les quatre portières blindées de l’énorme Lincoln VI2 modèle 1939— affectueusement surnommée « Sunshine Spécial » par les journalistes – avaient été ouvertes pour aérer l’intérieur surchauffé, mais l’unique occupant du véhicule avait préféré s’asseoir sur le large marchepied latéral pour attendre les promeneurs. Il n’avait pas perdu son temps au cours des deux heures écoulées, en témoignaient les nombreux feuillets surchargés de diagrammes et d’équations qui jonchaient le sol poussiéreux à ses pieds ; il finit d’inscrire quelque chose de son écriture hachée et illisible sur le petit carnet qu’il tenait entre les mains, puis leva la tête pour observer les arrivants.
Il a vieilli, pensa le grand type au chapeau qui ne l’avait pas revu depuis six ans. Pas physiquement : le long visage un peu chevalin n’avait pas pris une ride, la silhouette était toujours aussi élancée, et aucun fil blanc n’était encore apparu dans les épais cheveux noirs invariablement coiffés en une stricte raie sur le côté. Ce qui avait changé, c’était son expression : sombre, inquiète, nerveuse, très loin de l’insouciance que l’on s’attendait à lire sur des traits aussi juvéniles ; même son regard avait quelque chose de hanté, comme s’il avait contemplé des secrets interdits aux hommes et s’apprêtait maintenant à en payer le prix.
Depuis son fauteuil roulant, Franklin Roosevelt regardait aussi le jeune homme. Tant d’enjeux sur de si frêles épaules, se dit–il ; des décisions qui seront prises aujourd’hui peuvent découler une ère de prospérité sans précédent dans l’histoire de l’Humanité – ou bien l’anéantissement de toute civilisation. Tout à l’heure, il avait menti à ses deux compagnons : lorsque, douze jours auparavant, il avait été avisé de la catastrophe en pleine discussion d’Etat-Major, il avait très sérieusement pensé à convoquer J.
Edgar Hoover(22) pour lui demander de régler le problème de sa manière directe et définitive ; ce n’est qu’au terme d’une longue conversation téléphonique avec Albert Einstein qu’il avait décidé d’attendre quelques jours et d’organiser la présente réunion. « Vous pouvez vous féliciter d’avoir de bons amis, finit par dire le président. Même s’ils ne s’accordent pas toujours sur les détails – regard appuyé à Einstein qui leva les yeux au ciel – ils ont su me convaincre une nouvelle fois de l’intérêt de vos travaux.
— Vous voulez dire que vous autorisez la poursuite de mes recherches ? fit le jeune savant avec enthousiasme.