Point Zéro
16 h 45 UTC
« On va voir ce qu’il a dans le ventre ? » lança One-Shot.
16 h 45 UTC
Vandell Richardson relâcha la pression de sa botte, et le cadavre retomba sur le ventre avec un bruit mou. À quelques pas de là, Jenkins qui venait d’inspecter un autre corps se releva en hochant la tête : « Négatif aussi pour celui-là, monsieur », articula le Texan d’un ton indifférent. Depuis qu’ils avaient commencé à explorer les labos, le comportement des deux hommes n’avait pas manqué d’intriguer Caleb et ses compagnons : ils semblaient beaucoup plus intéressés par les cadavres – examinant soigneusement leur visage ou leur badge d’identification, allant même jusqu’à faire les poches à certains – que par la recherche d’indices ou de tout ce qui pourrait servir à une éventuelle évasion.
Gretchen Vogt, pour sa part, était carrément choquée et ne se gênait pas pour le montrer.
« Un problème, miss ? fit Vandell Richardson qui venait de capter le regard de la jeune femme.
— Moi, non. Mais vous par contre, ça m’en a tout l’air. Je me demandais si du temps de votre splendeur, vous vous comportiez de la même manière sur les champs de bataille.
— Vous ne savez même pas de quoi vous parlez, espèce de conne. Alors, fermez-la et laissez-moi travailler.
— Ça suffit, vous deux, intervint Kjölsrud d’un ton las. Pour votre gouverne, miss Vogt, c’est moi qui leur ai demandé de faire ça.
— Vous cherchez quoi ? lui lança–t–elle. Des montres en or ?
— Très drôle. Je cherche quelqu’un. Quelqu’un qui devrait se trouver par ici. »
Le milliardaire hésita un instant avant de poursuivre d’un ton pensif : « Et ne vous en déplaise, quelqu’un que j’aimerais bien saluer une dernière fois avant de partir d’ici. Ou d’y crever…
— Qui ça ? lança Caleb, qui était en train d’examiner un gros meuble à tiroirs – hélas entièrement vidé de son contenu. Mon grand–père ?
— Non, mon garçon, je regrette, répondit Kjölsrud d’un air sincèrement désolé. Votre grand–père est certainement quelque part dans cette base, mais ça peut être n’importe où. Il y a encore des centaines de salles que nous n’avons pas explorées, et nous n’aurons jamais le temps de le faire. Même si nos amis russes nous en laissaient le loisir, les recycleurs nous auront lâchés avant demain midi. Par contre, il y a toutes les chances pour que l’homme que je cherche se trouve dans les environs.
— Pourquoi ? Il était assigné à résidence ?
— Non, bien sûr que non. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne goûtait pas la compagnie des militaires. Ni celle de quiconque, d’ailleurs… Par bien des côtés, il ressemblait beaucoup à notre ami Sanjiv. Je doute fort que, pendant les six mois de fonctionnement de cette base, il ait mis un seul pied en dehors de ses quartiers…»
Pendant cet échange, le petit groupe avait atteint l’extrémité du couloir qui desservait la section des labos. La dernière porte donnait sur une cafétéria qui avait dû servir de réfectoire pour le personnel scientifique. Avec ses murs parés de couleurs vives et son long comptoir en acajou sur lequel trônaient deux gros percolateurs aux reflets argentés, la salle brillamment éclairée était de loin la plus attrayante qu’ils eussent visitée jusqu’alors. Sentiment renforcé par le fait qu’aucun cadavre ne s’y trouvait.
« Mais de qui parlez-vous ? insista Caleb. Qui était cet homme ?
— Le directeur scientifique de la base, même s’il détestait ce titre. L’homme sans qui ce projet n’aurait jamais existé…»
Le vieillard regardait tout autour de lui, paraissant apprécier l’endroit. Un énorme juke-box Wurlitzer aux formes antédiluviennes brillait de tous ses chromes près de l’entrée, et, au fond de la salle, une magnifique table de billard en chêne massif semblait attendre les joueurs. Par contraste avec le musée des horreurs qu’ils venaient d’explorer, le réfectoire donnait une impression de normalité réconfortante.
« C’est vrai qu’il vous manque encore cette pièce du puzzle, poursuivit Kjölsrud comme s’il se parlait à lui–même. Après tout, cet endroit en vaut un autre, et nous avons encore une demi–heure devant nous avant de rejoindre Sanjiv. Prenons simplement le temps de nous asseoir, nous n’allons pas rester plantés là…»
Joignant le geste à la parole, le milliardaire se dirigea vers l’un des fauteuils club qui se trouvaient à côté du billard et s’y laissa tomber avec un soulagement évident, avant d’inviter les autres à le rejoindre.