Point Zéro
13 h 02 UTC
Bizarre.
Dans le golfe d’Aden ou au large des côtes du New Jersey – n’importe où ailleurs, en fait –, cela n’aurait rien eu de remarquable.
Mais l’Antarctique, c’était un autre monde. Il se souvint des paroles de son superviseur lorsqu’il avait intégré le service.
Ici, le trafic maritime est incroyablement réduit. Mis à part les quelques bases scientifiques qui sont ravitaillées par mer – et jamais plus de deux ou trois fois par an –, la plus grande partie du littoral ne reçoit jamais la moindre visite. Alors tu dois changer d’échelle.
Un navire, c’est un navire.
Deux navires, c’est une armada.
13 h 02 UTC
« La casemate a été édifiée en deux ans, continua Kendall Kjölsrud, pendant les étés austraux 1944-45 et 1945-46. Tout le matériel de construction été acheminé par cargos spéciaux, à partir des bases navales de San Diego et de San Clemente, en Californie. Même chose pour les équipes d’ouvriers.
— Pourquoi un bâtiment aussi gigantesque ? demanda Gretchen Vogt. Le coût a dû en être absolument faramineux !
— C’était absolument nécessaire pour héberger certains des équipements scientifiques : un cyclotron de quarante mètres de diamètre, ça ne se range pas dans un hangar à bateaux.
— Il y a quand même un détail que je ne comprends pas, intervint Caleb. Vous nous avez bien dit que ce programme a été mené dans des conditions de secret maximales, n’est–ce pas ?
— Vous n’avez aucune idée à quel point. Rappelez-vous que même la vice-présidence avait été tenue dans l’ignorance du projet Manhattan ; ce n’est que quelques heures après la mort de Roosevelt, juste après avoir prêté serment, que Truman en avait été informé par le secrétaire à la Guerre Henry L. Stimson. Dans le cas du projet Longspoon, le comité de pilotage dirigé par l’amiral James V. Forrestal a tergiversé pendant plusieurs semaines, et ce n’est qu’à la mi-mars 1945 qu’il s’est enfin résolu à briefer le nouveau président.
— Mais la construction de la base a dû mobiliser des centaines de personnes ! Comment le secret a–t–il pu être gardé ?
— C’est un des traits de génie de cette histoire, sourit le milliardaire. En réalité, le chantier a employé jusqu’à deux mille cinq cents ouvriers au plus fort de son activité. Mais aucun n’était américain.
— Quoi ?
— Tous ont été recrutés dans des petits villages du nord du Mexique. Les conditions étaient très strictes : pas plus d’un homme par village, un niveau d’études très bas, aucune expérience du monde maritime. C’est comme ça que le secret a pu être préservé : si vous vous promenez dans les petits bleds autour de Tijuana ou de Ciudad Obregon, vous y croiserez peut–être encore de très vieux messieurs qui vous raconteront avoir construit une base de sous–marins aux îles Falkland à la fin de la Seconde Guerre Mondiale.
— Aux Falkland ? s’étouffa Joshua. Vous voulez dire qu’ils ne savaient pas où on les transportait ?
— Pas seulement eux, répondit Kjölsrud. Même les équipages des cargos, officiers compris, ignoraient la position de la base. Les navires faisaient route jusqu’à un point de rendez-vous situé à une centaine de milles de la côte antarctique. À cet endroit, ils étaient pris en charge par un équipage venu de la base qui se chargeait de les guider jusqu’au continent après que tous leurs systèmes de navigation avaient été débranchés. À partir de janvier 1946, une flottille d’hydravions lourds a pris le relais des cargos pour assurer l’acheminement du matériel technique et des personnels spécialisés ; là encore, la relève des équipages se faisait en pleine mer, et le dernier tronçon était assuré par des pilotes de la base…»
Pendant quelques secondes, personne ne dit mot. Chacun mesurait l’incroyable tour de force logistique qu’avait dû représenter l’opération. Caleb fut le premier à rompre le silence :
« C’est là qu’intervient mon grand–père, n’est–ce pas ? » fit–il d’une voix tendue.
Kjölsrud le fixa un instant sans rien dire, du même regard scrutateur que lors de leur première rencontre à Grytviken : « Exact, Caleb, finit–il par répondre. Le Wing Commander Alexander McKay était le chef du contingent britannique de la base – quarante hommes triés sur le volet, choisis pour leur valeur au combat et leurs compétences en milieu hostile. Lui–même avait été imposé par Churchill : le choix d’un héros de la RAF, un des meilleurs pilotes de chasse de la guerre avec trente-six victoires homologuées, semblait évident pour une opération qui nécessitait des aviateurs hautement qualifiés. Mais bien sûr, ça n’était pas la seule raison…