Point Zéro
28 février 2018 – 12 h 57 UTC
— Non seulement je les autorise, mais des moyens beaucoup plus conséquents vont leur être affectés. J’ai le plaisir de vous informer que nous vous avons trouvé un généreux donateur, dit l’infirme d’un ton quelque peu sarcastique. Par contre, il vous faudra déménager, je le crains. Nous sommes tous les trois tombés d’accord sur le fait que le site de Berkeley n’offre plus du tout les garanties de sécurité nécessaires.
— Comme vous voudrez, Monsieur le Président. Où envisagez-vous de transférer mon labo ? À Los Alamos ?
— Un peu plus loin, à vrai dire. Nos amis se chargeront de vous expliquer tous les détails. Oh, à ce propos…
— Oui, monsieur ?
— J’espère que vous n’êtes pas frileux…»
28 février 2018 – 12 h 57 UTC
« Un projet Manhattan bis ?
— En quelque sorte, opina Kendall Kjölsrud. Une manière d’arriver au même objectif, mais par des voies différentes. »
Assis sans façon sur une caisse de munitions, le milliardaire venait d’achever son récit. La quinzaine de personnes installées en demi-cercle autour de lui l’avaient écouté avec un mélange d’attention et – à l’exception de Viktor Bernstein qui connaissait déjà l’histoire – d’incrédulité. Sous la vaste avancée de béton où les caisses de matériel avaient été rassemblées pour les protéger de l’humidité, la lumière crue des halogènes découpait des ombres inquiétantes ; derrière eux, la galerie de glace aux parois suintantes disparaissait dans la pénombre.
« Mais pour quoi faire ? insista Joshua Tewaru. En 1944, le projet Manhattan était déjà très avancé…
— Pas tant que ça. Les débuts avaient été très laborieux et, au bout de deux ans, il n’y avait encore aucun résultat probant malgré les milliards de dollars injectés. Or les services de renseignement alliés ne cessaient de rapporter des informations contradictoires sur le degré d’avancement des nazis : pour certains, Hitler était sur le point d’avoir la Bombe, pour d’autres, le projet était enterré depuis belle lurette. Un autre problème était celui de l’approvisionnement en uranium : à l’époque, la quasi-totalité du minerai devait être importée de ce qui s’appelait à l’époque le Congo belge. Pour Roosevelt, dépendre de l’étranger pour un paramètre aussi crucial était intolérable. Ce qui faisait tout l’intérêt du projet Longspoon, puisque celui– ci ne nécessitait qu’une quantité infime de matériau fissile…
— Le projet Longspoon ? s’étonna Gretchen Vogt.
— Au départ, le projet devait porter le nom de code Nebula, dit Kjölsrud. D’après le lieu de cette fameuse rencontre, bien sûr ; en plus, cela avait un petit côté… mystérieux qui plaisait bien aux militaires. Mais c’est Roosevelt lui–même qui a imposé l’autre nom – il n’a jamais voulu expliquer pourquoi à l’état–major…
— est–ce qu’il n’aurait pas été plus simple de transférer le programme sur l’un des sites déjà existants du projet Manhattan ? demanda Vandell Richardson. À Los Alamos ou à Oak Ridge, par exemple ? Cela aurait permis de mutualiser les moyens de production et les mesures de sécurité, et de diminuer les coûts…
— Bien raisonné, Vandell. D’une logique très militaire. Mais faux pour au moins trois raisons : d’une part, la Maison-Blanche suspectait à juste titre le projet Manhattan d’être infiltré par des espions communistes et voulait absolument empêcher que cela se reproduise avec le nouveau programme. D’autre part, les solutions technologiques mises en œuvre étant complètement différentes, il n’y avait aucun intérêt à regrouper les labos. Enfin, après la catastrophe de Port Chicago, Roosevelt n’avait pas envie de mettre tous ses œufs dans le même panier. Surtout pour des œufs aussi peu maniables…
— Attendez une minute ! intervint Joshua. Ce que vous dites n’a aucun sens ! S’il y avait eu une explosion atomique à Chicago en 1944, je pense qu’on en aurait entendu parler, vous ne croyez pas ? »
Kjölsrud eut l’air sincèrement surpris. Il s’apprêtait à répondre mais fut devancé par Gretchen Vogt : « Il dit vrai pour cette explosion, Josh… Il ne s’agit pas de Chicago mais de Port Chicago, au fond de la baie de San Francisco ; c’était une des plus importantes bases de la flotte du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale.
— Comment sais-tu ça, Gret ? demanda Caleb, amusé. Tu t’intéresses à l’histoire militaire, maintenant ?
— Très peu pour moi, c’est mauvais pour le karma. Par contre, je m’y connais un peu en explosifs, tu te souviens ? Or la catastrophe du 17 juillet 1944 est un cas d’école en la matière – sans doute un des pires accidents attribués à la manipulation d’explosifs conventionnels. J’y avais même consacré un mémoire au cours de ma formation…
— Explique-nous, s’il te plaît.
— L’explosion a rasé toute une partie du port militaire, a brisé les vitres à trente kilomètres à la ronde et a été perçue à huit cents kilomètres de distance. Il y a eu près de trois cent cinquante morts et disparus – et il y en aurait eu bien plus si le désastre n’était pas survenu tard dans la soirée, alors que la plus grande partie du personnel avait déjà regagné ses quartiers. Officiellement, l’accident a été attribué à l’explosion de deux cargos bourrés de munitions. Pourtant pas mal de rumeurs ont commencé à circuler dès l’année suivante…
— Pour quelle raison ?
— Des centaines de témoins ont mentionné un flash lumineux d’une intensité prodigieuse, juste avant l’explosion elle–même. Et un nuage en forme champignon de trois kilomètres de hauteur dans les minutes qui ont suivi. En 1944, personne ne risquait de faire le rapprochement avec quoi que ce soit de connu. Après Hiroshima et Nagasaki, c’était autre chose… Pour faire bonne mesure, le site de l’explosion n’était qu’à une quinzaine de milles du Radiation Laboratory de Berkeley, la pépinière de prix Nobel où se concentrait toute la recherche nucléaire américaine jusqu’aux débuts du projet Man…»
La jeune femme s’interrompit soudain. Comme cela s’était déjà produit à plusieurs reprises au cours des minutes écoulées, une vibration très grave – à la limite de l’infrason – fit douloureusement résonner leurs tympans, paraissant venir de partout à la fois ; les parois de la galerie oscillèrent légèrement, et quelques paquets de neige à moitié fondue se détachèrent de la voûte pourtant consolidée par la biocolle. Le chant du glacier, selon l’expression employée par Sarah Miller. De façon moins poétique, le rappel que la masse de glace qui les entourait de tous côtés poursuivait inexorablement son chemin vers la mer à raison d’un millimètre par heure – générant en son sein des contraintes monstrueuses qui pouvaient les broyer à chaque instant.
Kendall Kjölsrud se racla la gorge : « Félicitations pour vos connaissances, miss Vogt. Mais comme vous le voyez, le temps nous est compté. Je vais continuer, si vous le permettez…»